Incursion des Ukrainiens en Russie: qu’ont-ils à gagner?

Des personnes sont évacuées de territoires frontaliers de la région de Koursk, alors qu'elles arrivent à la gare d'Orel le 9 août 2024. Photo: ministère russe des situations d’urgence/AFP.

Lundi le 12 août 2024, à 13:35

Vladimir Poutine promet «d’expulser» les forces ukrainiennes de la région de Koursk. Pour le politologue Jean-François Caron, cette incursion sans doute validée par Washington pourrait faire accepter de plus grands sacrifices au peuple russe. 

 

Lundi, Vladimir Poutine s'est engagé à mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour «expulser» les forces ukrainiennes de la région russe de Koursk où elles sont parvenues à s’engouffrer, le 6 août dernier. 

 

Selon les autorités russes, cette opération a permis aux troupes de Kiev de prendre le contrôle de 28 localités, entraînant le déplacement de plus de 120.000 civils.

 

Vers un embrasement généralisé? Les éclairages du professeur Jean-François Caron qui vient de publier Russkiy mir: Vladimir Poutine, le monde russe et la refondation de l’ordre international (PUL).

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Y voyez-vous une humiliation pour Vladimir Poutine?

 

Jean-François Caron: «Oui. La situation illustre que l’armée russe est entièrement déployée en Ukraine. Le territoire intérieur n’est pas protégé, ce qu’on avait déjà pu constater avec la rébellion de Prigogine les 23 et 24 juin 2023».

 

Qu’ont à gagner les Ukrainiens dans cette opération?

 

Jean-François Caron: «Occuper une partie du territoire russe afin d’avoir une carte en main lors d’une éventuelle négociation. Il s’agirait alors d’exiger la libération d’une partie du territoire ukrainien occupé contre le retrait de son armée de la Russie.

 

Les Ukrainiens veulent peut-être occuper la centrale nucléaire près de Koursk, ce qui serait s’emparer d’une installation hyper stratégique pour la Russie. Ici aussi, ce serait l’occasion pour Kiev d’augmenter son pouvoir de négociation.

 

L'oblast de Koursk en rouge. Wikipédia.

 

 

Mais il peut aussi s’agir d’une simple opération de relations publiques visant à démontrer aux Ukrainiens que malgré les revers des derniers mois, l’armée ukrainienne n’est pas défaite. 

 

Enfin, c’est aussi une manière de montrer aux Occidentaux que rien n’est perdu et qu’ils doivent continuer à fournir des armes.»

 

L’Alliance atlantique est donc derrière cette incursion?

 

Jean-François Caron: L’opération n’aurait pas été possible sans les renseignements de l’OTAN. Elle a sûrement été simulée dans des logiciels de wargames des États-Unis.»

 

S’agit-il en quelque sorte d’une opération désespérée?

 

Jean-François Caron: «Cela semble effectivement être une opération de la dernière chance pouvant évoquer l’attaque par les Allemands des Alliés en décembre 1944 dans les Ardennes. 

 

C’est un pari risqué et désespéré, car les Ukrainiens perdent énormément de territoire autour de Pokrovsk qui menace de tomber, ce qui couperait les lignes de ravitaillement vers Tchassiv Yar. Une fois cette ville prise, il ne resterait que Kramatorsk à prendre: la dernière cité pour que l’oblast de Donetsk soit entièrement conquis.

 

Ce va-tout montre que les Ukrainiens ne veulent pas se rendre ou négocier. Qu’ils vont se battre jusqu’au bout. C’est le reflet de la force et de l’intransigeance d’une frange nationaliste qui domine à Kiev.

 

En retour, cette attaque va augmenter la détermination du Kremlin qui n’est plus ouvert à négocier avec les Ukrainiens (le réveil de l’ours russe). Moscou va redoubler d’efforts et le peuple russe va se montrer plus ouvert à accepter des sacrifices, car la mère patrie est désormais attaquée (on se souviendra de 1941).»

 

Jusqu’où la Russie peut-elle aller pour défendre son territoire? 

 

Jean-François Caron: «N’oublions pas que la doctrine militaire russe prévoit le recours à des armes nucléaires dans l’éventualité d’une attaque contre la Russie. 

 

En ce moment, la principale crainte est le recours à une arme nucléaire tactique de la part de la Russie si les Ukrainiens arrivaient à prendre le contrôle de la centrale nucléaire de Koursk.»

 

L’Occident est-il conscient du caractère pour le moins explosif de la situation? 

 

Jean-François Caron: «L’Occident a toujours refusé de s’attaquer directement à la Russie depuis le début du conflit, préférant instrumentaliser son allié ukrainien. 

 

Or, dans l’éventualité d’une frappe nucléaire tactique de la part de la Russie, cela exigerait une réaction directe de la part des pays occidentaux (ce que souhaiterait l’Ukraine). 

 

Auront-ils le courage de doubler la mise en enclenchant un engrenage qu’ils ont tout fait pour éviter depuis 2 ans et demi? On peut en douter.»