Représentant près d’un quart des habitants du Liban, les Syriens sont devenus au fil des ans un enjeu social, économique et sécuritaire pour le pays du Cèdre qui s’enfonce dans une crise multifactorielle. Reportage au cœur de Beyrouth.
Au Liban, deux sujets dominent les débats au sein des familles: la guerre dans le sud du pays entre le Hezbollah et l’armée israélienne et le poids des réfugiés syriens.
Si le conflit se déroule essentiellement dans la partie septentrionale du pays, la diaspora syrienne, elle, est visible partout. Au pays du Cèdre, les Syriens sont reconnaissables à leur accent plus marqué, à leur teinte de peau plus hâlée, aux nombreux enfants qui font la manche et aux familles entières sur des scooters.
À peine arrivé dans le centre de Beyrouth, des jeunes me sautent littéralement dessus pour me demander de l’argent. Voyant la scène depuis son échoppe, un vendeur de fruits et légumes me lance: «Plus on leur donne, moins ils vont vouloir rentrer chez eux».
Habitant dans le quartier depuis plusieurs décennies, Karim, le gérant de cette petite épicerie, me confie son ressenti face à la situation migratoire: «Aujourd’hui la situation est intenable. Ils [les Syriens, ndlr] vivent partout et sont en bande. Tous les jours j’ai des vols dans ma boutique étant donné que j’expose les aliments à l’extérieur, et c’est malheureusement un cas parmi tant d’autres au Liban».
Des ONG pointées du doigt
Pour une population de cinq millions d’habitants, le Liban a accueilli sur son sol près d’1,8 million de réfugiés syriens, en plus des 400 000 Palestiniens résidant dans le pays depuis les années 1970.
Très tôt, la question migratoire est devenue une pomme de discorde sur l’échiquier politique libanais. Les partis prenant fait et cause pour l’opposition syrienne étaient initialement favorables à l’accueil des Syriens. Mais face à la paupérisation de toute l’économie, le Syrien est en quelque sorte devenu le bouc émissaire par excellence de la société libanaise.

Sur cette photo prise le 13 juin 2023, une Syrienne étend ses vêtements pour les faire sécher dans un camp de réfugiés à Saadnayel, dans la vallée de la Bekaa, à l'est du Liban. Photo: Anwar AMRO pour l’AFP.
Le sentiment anti-syrien, déjà présent du fait des stigmates de la guerre civile libanaise, en raison de l’occupation d’une partie du pays pendant trente ans, a été accentué par la crise économique.
En effet, le pays sombre dans l’une des pires crises de son histoire avec une inflation galopante, la chute abyssale de sa monnaie et des pénuries à la pelle.
Lire notre précédent reportage: Dans la guerre entre Israël et le Hamas «la Syrie ne peut rien faire»
À bout de souffle, la population libanaise critique notamment les organisations humanitaires qui aident les réfugiés syriens en leur versant un salaire mensuel, une pratique qui les encourageait à ne pas quitter le Liban. L’ONU accorde en effet une aide à environ 262 000 familles avec l’octroi d’un montant mensuel d’environ 35 dollars par personne.
«Les Syriens bénéficient d’une carte pour pouvoir se faire soigner gratuitement alors que nous, nous devons patienter dans les hôpitaux et nous ne recevons aucune aide», surenchérit Karim, avant d’ajouter que les Syriens «font cinq ou six enfants par femme». «Quelle sera alors la situation dans 20 ans? Nous serons bientôt étrangers dans notre propre pays!», met-il en garde.
Juste à côté, un client nous interrompt pour nuancer quelque peu la situation: «L’armée essaye tant bien que mal de réguler cette situation en faisant des perquisitions auprès de ceux qui ont des permis de séjour périmés».
En effet, compte tenu de la reprise par le gouvernement syrien de plusieurs pans du territoire aux dépens de divers groupes rebelles et djihadistes, l’armée libanaise a commencé il y a plusieurs mois à renvoyer des centaines de Syriens vers leur pays.
L’UE finance le Liban pour qu’il garde les réfugiés syriens
Or, en raison de la situation catastrophique de l’économie syrienne, de nombreux migrants économiques traversent la frontière pour se rendre au Liban et peuvent compter sur l’entraide.
Pour preuve, nous nous entretenons avec un jeune réfugié syrien de 22 ans nommé Ahmad qui nous raconte son périple pour arriver au Liban.
«Vous savez, c’est facile de passer la frontière libanaise: seuls les axes routiers sont gardés. Et une fois au Liban, nous savons qui contacter, chez qui aller, comment faire pour recevoir les aides auprès des différentes organisations humanitaires. Tout est bien ficelé, et puis il y a des Libanais qui veulent nous aider moyennant une certaine somme».
Vivant dans un vieil immeuble de la périphérie de Beyrouth, le réfugié nous apprend qu’il a multiplié les petits boulots dans la construction et comme serveur dans un restaurant de la capitale libanaise. Il exprime maintenant le souhait de quitter le pays: «Avant, le Liban c’était notre rêve américain à nous, aujourd’hui nous sommes nombreux à vouloir quitter le pays au vu de la situation économique».
Quand je lui demande si une amélioration de la situation l’inciterait à retourner volontairement en Syrie, Ahmad me foudroie du regard en me lançant: «Ô grand jamais je retournerai dans la Syrie d’Assad, pour me faire torturer ou pour rejoindre son armée! Jamais de la vie!».
Depuis l’annonce par l’Union européenne, le 2 mai dernier, d’une enveloppe d’aide d’un milliard d’euros pour la période 2024-2027, les Libanais crient au scandale, dénonçant une façon de financer l’implantation de quelque deux millions de Syriens au Liban.
Un plan de rétention
Bien évidemment que l’aide européenne n’est pas désintéressée – le contraire serait illogique: la somme devrait permettre à Bruxelles de limiter le flux migratoire vers les 27 États de l’Union, puisqu’elle est censée aider le Liban à mieux contrôler ses frontières (avec la Syrie et, surtout, avec Chypre, porte d’entrée de l’Union européenne pour les migrants) et calmer la friction sociale entre les Libanais et les Syriens.
Bien entendu aussi, la présence massive de ces réfugiés et migrants sur le sol libanais pose un défi tant économique que démographique, que cette subvention – dont le versement sera étalé sur quatre ans – est loin de pouvoir compenser.
Du même reporter: Lire notre reportage: Tripoli, cette ville du Liban au carrefour de toutes les tensions
Pour éviter ainsi des flux migratoires en Europe, l’Union européenne finance ainsi l’État libanais en état de quasi-faillite. Cette méthode n’est pas sans rappeler l’aide de trois milliards d’euros de Bruxelles à la Turquie en 2016.
Pourtant, rien n’y fait, tous les partis libanais, toutes confessions confondues, appellent à refuser ce «pot-de-vin» et à procéder au rapatriement des Syriens.
Sans gouvernement depuis le 31 octobre 2022, des bombardements israéliens quotidiens dans le sud du pays, une économie à l’arrêt et des réfugiés syriens de plus en plus nombreux, la situation est de plus en plus intenable au pays du Cèdre.













