Pour l’auteur et historien Marc Simard, la dernière affaire de l’UQAM révèle comment le wokisme provoque une réduction affligeante des exigences universitaires en plus de contribuer au détournement de l’appareil judiciaire.
Il y a un mois environ, un arbitre du travail a condamné l’UQAM à verser 4000$ pour «harcèlement psychologique dans le cadre de son travail» à une correctrice qui s’était dite «bouleversée» (en plus d’«avoir beaucoup pleuré») à la lecture d’une copie remise par un étudiant lors de l’examen final dans le cadre du cours Introduction au féminisme noir.
Selon l’arbitre Robert Côté, l’employeur aurait «failli à prendre toutes les mesures nécessaires pour faire cesser le harcèlement après en avoir été informé par la plaignante». Cette situation l’aurait privée «de son droit quasi constitutionnel à la sauvegarde de sa dignité […], mais aurait aussi compromis son droit à l’égalité sur la base de son sexe et de son origine ethnique».
Déjà, l’emploi par l’arbitre des mots «dignité» et «égalité» dans une cause qui traite de la simple correction d’un examen paraît démesuré, d’autant que la plaignante n’a pas été mise en cause personnellement par l’étudiant dans celui-ci.
Le dépôt de plaintes auprès de tous types d’instances pour harcèlement ne saurait plus nous surprendre: depuis quelques années, le nombre de personnes qui ont le piton du ressenti collé dans le plafond a connu une croissance exponentielle et leurs défenseurs ont réussi à obtenir une oreille complaisante de la part des autorités, terrorisées à l’idée d’être accusées d’avoir harcelé un employé ou de ne pas l’avoir protégé contre une forme ou une autre de «harcèlement», concept devenu passablement élastique.
À une autre époque, ma mère aurait parlé de «sensiblerie».
Éléments importants ignorés
Mais la question du harcèlement n’est pas l’objet de ce papier. Ce qui me frappe, en l’espèce, c’est que ces faits, qui ont été relatés dans La Presse, ont oblitéré deux éléments du dossier qui sont beaucoup plus graves, et qui y sont révélés entre les lignes: la faiblesse du niveau d’apprentissage dans ce cours (et dans le programme?) et l’utilisation des instances judiciaires pour régler un problème pédagogique.
En ce qui a trait au niveau des apprentissages de ce cours, on apprend dans l’article de Philippe Teisceira-Lessard que l’examen final demandait aux étudiants «d'évoquer des stéréotypes raciaux associés aux femmes noires dans l’histoire».
Je rappelle que nous parlons ici d’un cours donné au niveau du baccalauréat. Or, que demande-t-on aux étudiants, dans un examen qui se veut en principe la synthèse du cours? D’«évoquer des stéréotypes raciaux», en termes vulgaires de faire une liste d’épicerie commentée.
J’ai enseigné l’histoire au cégep et à l’université pendant près de quarante ans et j’ai écrit des manuels scolaires pour les cégépiens. Sans être un didacticien ou un diplômé en pédagogie, j’ai donc beaucoup travaillé sur l’enseignement de l’histoire et sur la pédagogie rattachée à celui-ci.
Le naufrage de l’enseignement
Pour comprendre du quoi il est question ici, il faut recourir à un outil comme la taxonomie des objectifs pédagogiques de Bloom. Celle-ci divise les objectifs pédagogiques en cinq strates, du plus simple au plus complexe:
1. Mémoriser (reconnaître et rappeler les connaissances pertinentes de la mémoire à long terme).
2. Comprendre (construire du sens à partir de messages en interprétant, illustrant, classant, résumant, déduisant, comparant et expliquant).
3. Appliquer (exécuter ou utiliser une procédure de mise en œuvre).
4. Analyser (diviser le matériel en éléments constitutifs et déterminer comment les éléments sont liés les uns aux autres et à une structure).
5. Évaluer (porter des jugements sur la base de critères et de normes en vérifiant et en critiquant).
En l’espèce, il est patent que le verbe «évoquer», utilisé dans la question d’examen dont on parle, cerne deux objectifs: mémoriser et comprendre. Or, ces objectifs ont en principe été développés aux niveaux primaire et secondaire.
Des travaux et examens de niveau universitaire devraient plutôt viser le développement des objectifs de niveaux 3 (appliquer), 4 (analyser) et 5 (évaluer).
Médiocrité alarmante
Doit-en en tirer la conclusion que les cours assurés par l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM ne sont pas de niveau universitaire? Je concède que l’échantillon analysé ici est mince, mais il est inquiétant.
On peut aussi s’interroger sur les commentaires de la correctrice qui aurait décelé, dans l’examen de mi-session, plusieurs copies «épousant les stéréotypes coloniaux».
Le but de ce cours est-il de rappeler aux étudiants des choses qu’ils connaissent déjà ou de développer leurs compétences en analyse et en évaluation, en somme de stimuler leur esprit critique? Mystère.
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Pour ma part si, on m’avait confié, à l’époque de mes études de maîtrise et de doctorat, la charge de corriger les travaux et les examens dans le cadre d’un cours (fictif) d’Histoire des Autochtones en Amérique du Nord, je n’aurais été ni surpris ni choqué d’y découvrir des «stéréotypes coloniaux» et j’aurais mis toute mon ardeur de correcteur à faire découvrir ce biais aux étudiants. Comme on dit, «ça fait partie de la job».
Un cours universitaire n’est pas censé être un safe space, ni pour les étudiants ni, a fortiori, pour les enseignants ou les correcteurs.
Le droit détourné
L’article de La Presse nous révèle aussi une autre dérive dans ce dossier, soit celui du choix du forum judiciaire. La correctrice a choisi (suivant l’avis de son syndicat, le SÉTUF) de porter ce litige devant un arbitre des relations de travail.
Mais en quoi le contenu d’un examen (questions et réponses) et la correction de celui-ci relèvent-t-ils des conditions de travail, alors qu’il s’agit d’une affaire pédagogique et de relations entre la correctrice et les étudiants, et non pas entre celle-ci et l’institution?
Je suis sidéré par le fait que l’arbitre ait accepté de juger cette cause comme une affaire relevant du droit du travail. En la prenant en délibéré et en rendant sa sentence, il s’est ni plus ni moins «peinturé dans le coin» et a ainsi, forcément, rendu une décision «manifestement déraisonnable», comme on dit en droit.
En tant que juriste, je recommanderais sans hésiter à l’UQAM de porter cette cause devant la Cour supérieure pour la faire casser, mais il est clair, pour des raisons qui sautent aux yeux, qu’elle ne le fera pas et préférera battre sa coulpe en public en signe de repentance.
De plus, en admettant que ce soit le forum approprié (ce qui n’est pas le cas), qu’est-ce que l’UQAM aurait pu faire pour éviter à cette jeune femme d’être blessée dans son ressenti par les réponses, un peu primaires, il faut le reconnaître, de cet étudiant? Faire lire les copies à un censeur avant de les lui transmettre?
Avertir les «étudiant-e-s» que tout commentaire raciste ou déviant du catéchisme woke dans un examen sera sanctionné par un échec? Soumettre aux étudiants une liste extensive de mots et d’opinions qu’il est formellement interdit d’utiliser dans ce programme?
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Cette affaire révèle comment le wokisme provoque des dérives dans notre société: nous y sommes apparemment témoins d’une réduction affligeante des exigences universitaires dans certains programmes créés à l’intention des wokes, ainsi que d’un détournement de l’appareil judiciaire.













