En France aussi, «une partie des gens est allergique aux enfants»

Photo: AFP.

Lundi le 17 août 2026, à 15:25

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En France aussi, «une partie des gens est allergique aux enfants»
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Un sondage Odoxa montre que 54% des Français sont favorables aux espaces réservés aux adultes. Pour Stéphanie d’Esclaibes, cofondatrice de l’organisme Grandir ici, le succès du «no kids» révèle une intolérance croissante envers les enfants.

 

En France comme ailleurs en Europe, les espaces «no kids» gagnent du terrain. Pour Stéphanie d’Esclaibes, cofondatrice de l’organisme Grandir ici et animatrice du balado Les Adultes de demain, ce phénomène révèle une «crise invisible de l’enfance». 

 

Notre invitée estime toutefois percevoir une réelle «prise de conscience» dans la population, susceptible, selon elle, d’annoncer un «sursaut». Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Au Québec, l’intolérance envers les enfants me paraît déjà très forte. Je pensais que la France résistait davantage à cette tendance. Depuis quand le mouvement «no kids» est-il vraiment perceptible dans l’Hexagone?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Je dirais qu’il alimente fortement les débats médiatiques français depuis environ deux ans. Il y a notamment eu un moment très important avec la polémique autour de la SNCF. J’avais alerté ma communauté à propos d’une offre proposant des espaces auxquels les enfants n’avaient pas accès, notamment pour répondre à une clientèle professionnelle.

 

Cela a créé beaucoup d’émoi et de débats. Une large partie de la population s’est indignée de cette stigmatisation des enfants. Mais de l’autre côté, on voit aussi apparaître toute une partie de la population qui est de plus en plus allergique aux enfants.

 

Stéphanie d’Esclaibes. Courtoisie. 

 

 

Les enfants sont alors davantage perçus comme des nuisances, comme des êtres mal élevés qui viennent perturber le confort des adultes, plutôt que comme une source de vitalité, d’enthousiasme et comme des citoyens à part entière de notre société.»

 

Cette intolérance s’explique-t-elle d'abord par le vieillissement de la population?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Pas nécessairement. Un sondage réalisé en France montrait que plus de la moitié de la population était favorable à l’existence "d’espaces réservés aux adultes". Et parmi ces personnes, on retrouve aussi beaucoup de jeunes parents.

 

Certains admettent eux-mêmes que lorsqu’ils partent en vacances sans leurs enfants, ils ne veulent pas être entourés des enfants des autres!»

 

Même des parents revendiquent donc le droit à des moments sans enfants, au nom de leur propre tranquillité?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Exactement. Et la tendance gagne du terrain en Europe. On la retrouve notamment en Espagne et en Italie. Elle est également présente depuis longtemps en Corée du Sud.

 

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On l’observe certes dans des sociétés vieillissantes, qui connaissent parallèlement une crise de la natalité, mais elle s’inscrit plus largement dans l’évolution de nos sociétés modernes.»

 

Le silence comme projet de société, en quelque sorte. Est-ce qu’il peut aussi y avoir un héritage de la Covid? Au Québec, on observe depuis cette période une intolérance accrue au bruit, aux jeunes qui occupent l’espace public, qui jouent dehors.

 

Stéphanie d’Esclaibes: «C’est possible. Mais j’ai interrogé un anthropologue qui s’est intéressé à cette question et, selon lui, il s’agit plutôt d’une tendance de fond amorcée depuis le début du siècle.

 

Il y a une progression de l’individualisme et une volonté croissante de vivre dans sa bulle, ou du moins de n’être entouré que de personnes qui nous ressemblent.

 

On ne peut pas demander aux Français de faire davantage d’enfants sans améliorer en même temps les conditions dans lesquelles les enfants grandissent.

 

Quand certaines personnes partent dans un hôtel ou un complexe haut de gamme, elles veulent retrouver des couples du même âge, sans enfants, appartenant à peu près au même milieu social. Il existe réellement une demande, notamment dans les classes très aisées, pour des lieux de vacances où l’on garantit le calme, le confort et le silence.

 

Or les enfants ne nous ressemblent pas nécessairement. Ils n’ont pas les mêmes besoins que les adultes et, par conséquent, pas les mêmes comportements. Cette difficulté à accepter leur présence participe d’un phénomène plus général de repli sur soi.»

 

Dans la tribune que vous avez récemment cosignée dans Le Monde, vous présentez le «no kids » comme le symptôme d’un problème beaucoup plus profond dans notre rapport aux enfants. Lequel ?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Oui. Avec mon associée, avec qui j’ai également signé cette tribune, nous considérons que le no kids n’est que la partie émergée de l’iceberg.

 

Il révèle une conception de l’enfance très profondément ancrée dans la culture française. En France, l’enfant reste ainsi souvent envisagé d’abord comme un objet d’éducation relevant de sa famille, plutôt que comme un citoyen ayant naturellement sa place dans l’espace commun. L’enfant est un projet; un être inachevé en quelque sorte.

 

Dans cette logique, empêcher un enfant d’accéder à certains lieux peut sembler beaucoup moins choquant que si l’on faisait la même chose avec un autre groupe de la population.»

 

Durant la Covid, au Québec, les enfants ont souvent été présentés comme des vecteurs de contamination: écoles, garderies, rassemblements de jeunes étaient montrés du doigt. Avez-vous observé la même intolérance envers la jeunesse en France?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Pas exactement. En France, ce qui a été beaucoup dénoncé, c’est plutôt le fait que les confinements empêchaient les enfants d’aller à l’école et les privaient d’éducation et de socialisation à un moment déterminant de leur développement.

 

Beaucoup de personnes se sont indignées du fait qu’on faisait supporter aux jeunes une part extrêmement importante des conséquences des restrictions afin de protéger les populations plus âgées.»

 

Peut-on encore changer les mentalités, alors que cette tendance semble profondément installée?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Oui, je le crois. Et les débats français autour du "no kids" sont justement intéressants à cet égard.

 

Le chercheur Vincent Lagarde, qui s’est penché sur cette question, souligne qu’en France, contrairement à ce qu’on peut observer dans certains autres pays européens, le phénomène crée encore énormément de débats. Même les établissements qui proposent des espaces "no kids" éprouvent parfois une certaine gêne à le faire.

 

Nous ne sommes donc pas complètement entrés dans une société où l’exclusion des enfants serait considérée comme normale.

 

Et surtout, cela met en lumière une contradiction française assez frappante. D’un côté, nous avons un discours politique très nataliste. Emmanuel Macron a parlé de "réarmement démographique" et la chute de la natalité préoccupe beaucoup.

 

De l’autre, nous ne créons pas nécessairement les conditions permettant d’accueillir correctement les enfants et de rendre la parentalité plus sereine, mieux accompagnée et mieux soutenue.

 

On ne peut pas demander aux Français de faire davantage d’enfants sans améliorer en même temps les conditions dans lesquelles les enfants grandissent.»

 

Vous parlez d’une «crise invisible de l’enfance». En quoi consiste-t-elle?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Depuis deux ans, je parle effectivement de cette crise invisible de l’enfance. Mais elle est en train de devenir beaucoup moins invisible.

 

Le débat sur le "no kids" en est un aspect. Il y a aussi eu en France des scandales de violences sexuelles impliquant des services de garde, des affaires d’infanticides et, plus généralement, la mise en lumière de manquements très importants, qu’ils soient judiciaires ou politiques.

 

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Nous prenons progressivement conscience que les droits fondamentaux des enfants ne sont pas toujours respectés comme ils devraient l’être. Mais je pense justement que nous arrivons à un moment charnière.»

 

Vous croyez donc à un sursaut?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Oui, je pense qu’il va y avoir un sursaut. C’est en tout cas ce que je ressens au contact du grand public et particulièrement des parents. 

 

Il y a une réelle prise de conscience de la nécessité de transformer notre manière de prendre soin des enfants et de les intégrer à notre société.»

 

Avec votre organisme, vous défendez des espaces conçus «à hauteur d’enfant». Qu’est-ce que cela veut dire concrètement?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Avec Grandir ici, nous militons pour des espaces plus inclusifs pour les enfants. Mais inclusifs ne signifie absolument pas qu’ils doivent être conçus au détriment des adultes.

 

Au contraire, nous voulons favoriser une cohabitation sereine entre les enfants, les adultes et les personnes âgées.»

 

C’est presque étonnant d’avoir à rappeler la nécessité de cette cohabitation entre générations. Dans plusieurs sociétés latino-américaines, elle va encore de soi.

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Oui, et c’est effectivement assez incroyable. Ce sont finalement des principes assez élémentaires du vivre-ensemble que nous avons en partie oubliés.

 

Et penser un lieu pour les enfants ne consiste pas simplement à installer un toboggan et quelques jouets.

 

Prenons un restaurant. On peut former les serveurs pour qu’ils s’adressent directement aux enfants. On peut prendre plus rapidement la commande d’un jeune enfant, parce qu’on sait qu’un enfant qui a faim a physiologiquement plus de difficulté à rester immobile longtemps.

 

Il faut agir sur l’aménagement, mais aussi sur la formation des équipes, les pratiques et la sensibilisation.

 

Il faut rappeler qu’un bébé pleure pour exprimer ses besoins. Qu’un enfant de deux ans n’est pas capable de chuchoter comme un adulte.»

 

Le phénomène no kids est-il une sorte de phénomène «élitiste»? Dans l’hôtellerie notamment, n’est-ce pas le luxe d’une population aisée qui veut choisir avec qui elle partage son espace ?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «Dans l’hôtellerie, il est vrai que les offres "no kids" concernent souvent des établissements plutôt haut de gamme. Mais le problème dépasse largement ce milieu. Le train, par exemple, est utilisé par toutes les catégories sociales.

 

Il faut également regarder la manière dont nos villes sont conçues. Elles sont souvent très peu adaptées aux enfants. L’automobile a pris énormément de place et les enfants ont perdu une grande partie de leur autonomie.

 

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Dans les années 1980, beaucoup plus d’enfants pouvaient se rendre seuls à l’école. Aujourd’hui, les parents ont davantage peur de les laisser jouer ou se déplacer seuls à l’extérieur.

 

Cela entraîne de la sédentarité, une plus grande dépendance aux adultes et une surexposition aux écrans.»

 

Au fond, quelle erreur fondamentale commet-on dans ce débat?

 

Stéphanie d’Esclaibes: «On a fait des enfants le problème. On dit que les parents les éduquent mal, qu’il faudrait revenir à davantage d’autorité et apprendre aux enfants à mieux se tenir dans les lieux partagés.

 

Nous disons autre chose: "le problème ne vient pas des enfants, mais des espaces qui n’ont pas été conçus pour eux."

 

Les enfants n’ont pas les mêmes besoins que les adultes. Ce ne sont pas des adultes miniatures. Si nous commençons à intégrer leurs besoins dans la conception de nos espaces, nous pourrons retrouver une cohabitation beaucoup plus harmonieuse entre les générations. Et surtout, il faut rappeler quelque chose d’essentiel: l’enfance nous concerne tous.»