L’essayiste Gaël Brustier publie Les Analphabètes au pouvoir (Éd. du Cerf), livre dans lequel il fustige le manque de profondeur d’un establishment plus que jamais obnubilé par des colonnes de chiffres censées annoncer la fin du monde. Entretien.
Le déclin de l’Occident est-il au fond l’essor de la bêtise? C’est un peu ce que suggère l’auteur français Gaël Brustier dans son dernier livre. Nous nous sommes entretenus avec lui.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous en appelez dans votre dernier pamphlet à prendre du recul mais surtout de la hauteur pour retrouver le fil conducteur derrière la trame des événements. Pour rompre avec la tyrannie de l’immédiat et la culture du jetable, vous proposez de nous inspirer de grands personnages comme le Père Joseph. Quelle démarche proposez-vous exactement?
Gaël Brustier: L’observation attentive de la vie politique française montre qu’élus, gouvernants et responsables politiques tendent au fil des années à être dénués de la plus succincte culture historique et politique. Ils ne sont souvent pas idiots, mais la plupart n’ont aucune conscience historique véritable.
Parfois, une allusion ou une référence considérée comme banale dans les années 80, 90 ou 2000, n’est tout simplement plus comprise par les intervenants dans le débat public.
Les connaissances historiques remontent au plus loin à 1945: l’hypertrophie de la mémoire, feinte, surjouée, frénétiquement scandée, éclipse la sortie de l’Histoire de nos élites. La frénésie d’hommages, commémorations, panthéonisation est un village Potemkine camouflant vide intellectuel et détresse collective devant le monde tel qu’il est.
Pour le responsable politique actuel, il faut réagir à tout et polémiquer sur tout: un carambolage meurtrier, un fait divers atroce, une chamaillerie sur X avec un adversaire, tout est bon pour lui afin d’exister au cours d’une journée.
Hier n’existe déjà plus, demain pas encore et un tweet en chasse un autre dans la journée.

Longtemps politologue, cela m’a totalement lassé de recevoir des coups de fil de journalistes me demandant «ce que va faire» le leader de droite Jordan Bardella ou le nouveau premier ministre Gabriel Attal. L’incompétence a quand même quelques limites! Sauf pour bavarder ou vendre un sondage, en France, le métier de politologue est mort et celui de politiste renvoyé dans les catacombes.
Aujourd’hui, le fait d’emmener son gosse à l’école sur un vélo est présenté comme l’apothéose de l’aventure.
La baisse de niveau des responsables politiques rencontre la starification tendancielle de leurs interviewers: il en résulte une indigence explosive, massivement perçue par le pays.
Pour bien penser le monde, il me semble qu’un temps d’exil intérieur, d’observation critique à distance, de relatif silence est nécessaire. Construire une pensée, écrire, cerner les enjeux et les axes de solutions. Délaisser ses certitudes, enrichir constamment sa culture générale par une curiosité constante, cela pourrait contribuer à «réarmer» bien des responsables politiques et médiatiques.
Vous semblez dire que le climat apocalyptique dans lequel se sont engouffrées les sociétés occidentales est symptomatique d’un état d’anomie et d’un grand vide spirituel. Vous écrivez que «jamais le thème de la fin du monde […] n’a occupé autant de temps dans nos vies». Outre les médias, qui, que contribue à cette ambiance bien particulière en France comme ailleurs en Occident?
Gaël Brustier: En France, on constate des tendances similaires au Québec: le 19 mars, on traitait de la même façon à la télévision les menaces balistiques russes et le nombre de carrés de sucre dans les plats préparés. Inévitablement, on nous promettait cancer, diabète, AVC et retour de la peste noire du fait de cette présence de sucre davantage que d’une guerre avec la Russie, qui est traitée par tous avec une désinvolture troublante.
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On finit par fabriquer des générations d’être fragiles et vindicatifs qui réclament des détails farfelus sur des aliments que nul ne les oblige à acheter.
Ici, la fin du monde menace au coin du rayon épicerie et de celui des produits ménagers: le chroniqueur médical de France Télévision a même projeté en fin d’année dernière un graphique sur la mortalité des soirs de réveillon!
Une tendance lourde des salles de rédaction consiste en la promotion des sujets qui passionne les journalistes: on parle toujours des mêmes lieux de villégiature, de vacances qui les intéresse, des obsessions sanitaires du moment, des modes en cours sur le plan écologique, voire on se pique d’intérêt pour des championnats et des sports totalement étrangers à notre culture.
Les analphabètes au pouvoir ont pour supplétifs les immatures des médias.
Vous dénoncez la simplicité des discours diffusés dans l’espace public, mais aussi une certaine emprise du quotidien sur les esprits. Au Québec, comme vous le savez, nous sommes passés maîtres dans la gestion des petits et grands périls sanitaires, écologiques et psychologiques... La France veut-elle aussi devenir un grand safe space au détriment de sa longue histoire aventureuse?
Gaël Brustier: Il n’y a plus de hiérarchie entre les dangers et donc une totale inconscience sur les dangers véritables. Mieux, les médias nous racontent fréquemment comment «changer de vie» à l’autre bout du monde, sans beaucoup de considération pour les alertes du Quai d’Orsay relatives aux pays en question. Il y a une immaturité complète de notre société sur la réalité du monde tel qu’il est.
On atteint le summum avec les «néo-ruraux» qui ne supportent pas les animaux de la campagne. Immaturité encore lorsqu’on inscrit l’Interruption volontaire de grossesse dans la Constitution, mais qu’on fuit la question de l’absence endémique de gynécologues sur le territoire.
Tous éprouvent une certaine gêne si on leur pose la question mais peu importe… On débat sur la fin de vie, en ayant laissé le système de santé sombrer, sans donc poser clairement les enjeux.
Quant à l’esprit aventureux de la France, il est vrai qu’on semble moins admirer navigateurs et alpinistes qu’il y a trente ans. Aujourd’hui, le fait d’emmener son gosse à l’école sur un vélo est présenté comme l’apothéose de l’aventure.
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Avec les Jeux olympiques, la France admet explicitement vouloir devenir une sorte de Lunapark mondial, mais sans jamais songer aux moyens, aux conditions de ce dessein. C’est mal parti car les entrées de la France: Gare du Nord, Orly, Roissy donnent un spectacle lamentable de ce qu’est notre pays.
À tout le reste et dans cette perspective s’ajoute la baisse de niveau des élus parisiens: du jamais vu depuis 1977. Les représentations de l’urbanisme actuel sont idylliques, aseptisées, sans aspérité ni problème: la réalité de la capitale est hélas bien différente de ce qui est vendu.











