Alors que Donald Trump menace toujours d’imposer des tarifs sur les produits agricoles mexicains, les producteurs de café du pays s’adaptent avec pragmatisme.
Héritier d’une tradition familiale centenaire et leader de l’Union des Producteurs de Café de la Sierra Sud, dans l’État de Oaxaca, Eduardo Rodríguez explique comment son entreprise navigue entre les fluctuations des marchés mondiaux, la domination de la Bourse de New York et le poids grandissant des consommateurs chinois.
Entretien avec un acteur clé du café mexicain, témoin des mutations d’un secteur en perpétuelle transformation.
Jérôme Blanchet-Gravel: Votre famille produit du café depuis plus d’un siècle. Pouvez-vous nous raconter brièvement l’histoire du légendaire Café Rodríguez?
Eduardo Rodríguez: «Notre histoire a débuté en 1913, lorsque mon arrière-grand-père, Amado Cleofas, a acheté une propriété de plus de 1000 hectares dans l’État de Oaxaca.
À l’époque, nous produisions du café, mais aussi de la canne à sucre et du maïs. Au fil des générations, les terres ont été subdivisées, et aujourd’hui, je possède 49 hectares.
Nous avons toujours cherché à nous adapter aux défis du marché, et c’est cette capacité d’adaptation qui nous a permis de survivre plus d’un siècle.»
Dans quelle mesure les décisions politiques internationales, comme les tarifs de 25% annoncés par Trump, maintenant reportés au 2 avril, affectent-elles votre activité?
Eduardo Rodríguez: «Pour notre part, notre production est principalement destinée au marché local, ce qui nous protège en grande partie des fluctuations des exportations.
Nous avons choisi de privilégier la vente directe, notamment à notre boutique ici, à Oaxaca.
Cela nous permet de conserver une marge plus intéressante et d’éviter d’être affectés par ces nouvelles taxes.»
En vendant localement, j’imagine que vous évitez aussi les marges imposées par les grandes chaînes de distribution.
Eduardo Rodríguez: «Oui, les supermarchés prennent entre 15 et 20% de commission sur les ventes. Je préfère ne pas travailler avec les grandes chaînes.»
Vous suivez tout de même de près les évolutions du marché mondial. Pouvez-vous expliquer comment le commerce du café est structuré?
Eduardo Rodríguez: «Absolument. La production mondiale de café est dominée par des pays comme le Brésil, le Vietnam et certains pays africains.
Ensuite viennent des producteurs comme la Colombie, le Costa Rica et le Mexique, qui se situe entre le huitième et le dixième rang mondial.
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Mais ce qui est essentiel à comprendre, c’est que le marché est entièrement régulé par la Bourse de New York. Cette bourse détermine les prix du café en fonction de nombreux facteurs, notamment les prévisions climatiques obtenues par satellite.
Par exemple, une sécheresse au Brésil ou une augmentation de la consommation en Chine peut faire grimper les prix.»
Justement, comment se porte le marché en ce moment?
Eduardo Rodríguez: «Actuellement, la demande chinoise est en forte augmentation, tandis que la production mondiale a baissé en raison d’un manque de pluie.

Le café Rodríguez sur la rue Manuel Doblado, près du centre historique de Oaxaca de Juárez. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.
Ces éléments ont poussé les prix au-delà de 380 dollars pour 100 livres. Mais le marché est très volatil. Par exemple, le 3 mars dernier, la Bourse a chuté après que le Brésil a inondé le marché avec son café. Cela montre à quel point les prix sont influencés par les spéculations.»
Les tarifs annoncés par Trump n’affectent pas les prix en bourse?
Eduardo Rodríguez: «Pas encore, car ils ne sont pas officiellement appliqués. Pour l’instant, Trump a annoncé des tarifs sur certains produits agricoles, mais il reste à voir si le café en fera partie.
En attendant, les acheteurs et vendeurs restent prudents. La présidente Claudia Sheinbaum a aussi indiqué qu’elle engageait un dialogue avec Washington. Tout le monde observe et attend.
La présidente garde son sang-froid, et je pense que c’est la meilleure approche. Elle parle de plusieurs plans possibles, ce qui montre qu’elle anticipe différentes issues.
L’important, c’est d’éviter les réactions impulsives. Il ne sert à rien de paniquer avant même que les mesures ne soient appliquées.»
Si ces tarifs sont appliqués, comment les producteurs mexicains vont-ils s’adapter?
Eduardo Rodríguez: «Certains pourraient se tourner davantage vers le marché européen ou asiatique. La Chine, par exemple, est un énorme marché en pleine expansion.
Mais il est aussi possible que certains exportateurs choisissent de se recentrer sur le marché local, comme nous l’avons fait.»
Pourquoi avez-vous abandonné l’exportation en 1999?
Eduardo Rodríguez: «Cette année-là, il y a eu une crise du café. Le Brésil, qui avait auparavant souffert de gelées sur ses plantations, a déplacé ses cultures vers des régions plus chaudes et a inondé le marché de café bon marché. Cela a fait chuter les prix de manière dramatique.
De nombreux producteurs mexicains se sont endettés, certains ont perdu leurs terres et d’autres, malheureusement, sont même allés jusqu’au suicide.
Nous avons eu la chance d’avoir un fonds d’urgence, le Fidecafé, qui nous a permis de survivre, mais cette crise nous a poussés à réévaluer notre modèle économique.»
On entend souvent parler des cartels qui s’ingèrent brutalement dans l’agriculture mexicaine, notamment dans l’avocat. Avez-vous rencontré ce problème avec le café?
Eduardo Rodríguez: «Heureusement, non. À Oaxaca, nous ne sommes pas encore affectés par ce genre de racket. Mais ce n’est pas le cas partout. Dans le Chiapas, par exemple, certains producteurs commencent à subir cette pression.
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Si jamais un cartel venait me demander de payer un "droit de passage", je préférerais arrêter plutôt que de financer ce genre de pratiques.»
En terminant, quel message voulez-vous faire passer aux amateurs de café?
Eduardo Rodríguez: «Venez découvrir notre café directement à notre boutique à Oaxaca! Nous produisons un café de qualité, avec un savoir-faire transmis depuis plus d’un siècle. Soutenez les producteurs qui luttent pour préserver les traditions!»












