Colombie: vers une nouvelle spirale de violence politique?

Le président colombien Gustavo Petro arrive à l'Assemblée nationale de Quito pour l'investiture du président équatorien réélu Daniel Noboa, le 24 mai 2025. Photo: Galo PAGUAY pour l’AFP.

Lundi le 9 juin 2025, à 15:05

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Colombie: vers une nouvelle spirale de violence politique?
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Le sénateur et candidat de droite à la présidentielle, Miguel Uribe, grièvement blessé par balles à la tête: la Colombie replonge-t-elle dans ses vieux démons? Le politologue Eduardo Gamarra a répondu à nos questions.

 

Le 7 juin 2025, Miguel Uribe Turbay, sénateur du Centre démocratique et figure montante de la droite colombienne, a été grièvement blessé par balle lors d’un rassemblement dans un parc de Bogotá.

 

Capté par de nombreux militants et perpétré par un adolescent, l’attentat suscite une onde de choc dans un pays où les blessures de la violence politique sont encore vives.

 

Alors que la campagne présidentielle de 2026 s’annonce tendue, cet attentat remet la question de la polarisation et de l’insécurité au cœur du débat public.

 

Que révèle cet acte, et quelles en sont les implications pour la société colombienne? Nous avons interrogé Eduardo Gamarra, professeur à la Florida International University et spécialiste de longue date de l’Amérique latine.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Comment voyez-vous la situation actuelle en Colombie? Craignez-vous une montée de la violence politique?

 

Eduardo Gamarra: «Ce que nous avons vu ce week-end est en réalité la culmination de quelque chose que beaucoup redoutaient.

 

La violence en Colombie s’est accrue au cours des cinq ou six dernières années. Elle s’est intensifiée sous le gouvernement de gauche du président Gustavo Petro, mais on observait déjà une escalade de la violence urbaine et rurale, causée par une série de facteurs.»

 

Quels sont ces facteurs, justement?

 

Eduardo Gamarra: «Beaucoup de gens, pour des raisons politiques, ont récemment mis l’accent sur le discours incendiaire de Petro. Et oui, je pense que c’est un facteur.

 

Mais pour qu’un pays soit polarisé, il faut deux pôles. Et la Colombie a toujours été un pays où la politique mène à la violence.

 

 

Le sénateur Miguel Uribe Turbay assiste au vote du Sénat contre le référendum sur la réforme du travail organisé par le président colombien Gustavo Petro à Bogota, le 14 mai 2025. Photo: Raul ARBOLEDA pour l’AFP.

 

 

À cela s’ajoute la montée impressionnante du narcotrafic au cours des huit à dix dernières années, et qui s’est à nouveau exacerbée au cours des trois ou quatre dernières années.

 

On parle d’une production de coca qui atteint presque 300 000 hectares, avec une inondation du marché international de cocaïne colombienne. Cela a fait du crime organisé en Colombie un phénomène extraordinairement vaste.

 

Et bien sûr, il y a la question de la frontière avec le Venezuela. On y observe une présence croissante de groupes armés colombiens et vénézuéliens, souvent mêlés, et dont l’activité semble parfois bénéficier de la complaisance, voire du feu vert tacite du gouvernement vénézuélien.

 

Ce qui s’est passé ce week-end est un indicateur de plus de la terrible situation à laquelle la Colombie est confrontée.»

 

Comment se porte la droite dans ce contexte?

 

Eduardo Gamarra: «Le gouvernement de Petro est si mauvais que bien avant cet attentat, la plupart des pronostics annonçaient déjà un retour de la droite au pouvoir. Le problème, c’est que la droite a trop de candidats. Miguel Uribe n’est que l’un d’eux.

 

 

Maria Claudia Tarazona (au centre), épouse de Miguel Uribe, s'adresse aux médias devant la clinique de la Fundación Santa Fe, où son mari est toujours hospitalisé. Photo: Alejandro MARTINEZ pour l’AFP.

 

 

Et le problème n’est pas que le balancier ne se dirige pas vers la droite, mais que la droite, dans un contexte polarisé, est comme paralysée. Certains acteurs sont probablement trop radicaux. Miguel Uribe, lui, ne l’était pas, ne l’est pas.»

 

Pensez-vous que cet attentat va accélérer la chute de Gustavo Petro?

 

Eduardo Gamarra: «Je pense que oui. Et les déclarations malheureuses du président juste avant l’attentat [il la qualifié certains de ses adversaires politiques de "génocidaires", ndlr] ne feront que renforcer ce malaise. 

 

On voit aussi ailleurs dans la région un désenchantement par rapport aux gouvernements ou partis de gauche: en Bolivie, au Chili, en Équateur

 

La tendance est claire: les électeurs se détournent progressivement des gouvernements de gauche, souvent perçus comme inefficaces ou déconnectés, et penchent de plus en plus vers des options de droite ou de centre-droit. 

 

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On verra plus tard à quel point c’est vrai, mais l’option petrista, en Colombie, semble aujourd’hui complètement disqualifiée.»

 

Certaines voix évoquent une responsabilité du camp Petro, voire une implication du Venezuela. Existe-t-il des hypothèses plausibles?

 

Eduardo Gamarra: «Ce qu’on sait, c’est que les sicarios en Colombie ont toujours été des jeunes. On insiste beaucoup sur l’âge du garçon impliqué, mais la réalité, c’est que les tueurs à gages sont souvent des adolescents. C’est une triste réalité, qui n’a manifestement pas disparu.

 

On peut spéculer longtemps sur les auteurs de cet acte horrible, mais on ne saura pas exactement. En tout cas, pas cette semaine. Et ce jeune… Qui sait s’il sait lui-même qui l’a payé pour faire ce qu’il a fait?

 

J’espère qu’une enquête sérieuse permettra d’identifier les coupables. Mais ce qui est triste, c’est l’impact que cela a sur la Colombie, sur la politique colombienne, et surtout sur la vie de Miguel Uribe.»

 

Quel rôle jouait Miguel Uribe dans le paysage politique actuel?

 

Eduardo Gamarra: «C’est un jeune homme politique. Parmi les options à droite, il me paraissait être une option nouvelle, un personnage intéressant.»

 

Si Miguel Uribe venait à mourir, craignez-vous un embrasement politique?

 

Eduardo Gamarra: «Ce qui est important en ce moment, c’est que la plupart des gens appellent au calme, à la raison, à l’unité, à la paix. Espérons que ces voix l’emportent. Parce que, si l’on regarde l’histoire, des situations comme celle-ci n’ont généralement fait qu’aggraver la violence.

 

Mais j’ai un peu d’espoir: je crois que les responsables politiques les plus raisonnables en Colombie ne veulent pas de vengeance. Ils veulent sans doute de la justice, mais pas de vengeance.»

 

Des commentateurs de droite appellent carrément à considérer Petro et ses soutiens comme des «ennemis». Qu’en pensez-vous?

 

Eduardo Gamarra: «Oui, moi aussi, je vois passer ce genre de choses. Et je trouve ça irresponsable. Ce type de langage, dans le contexte actuel, ne fait que jeter de l’huile sur le feu.

 

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Ce n’est pas ce dont la Colombie a besoin. Il faut plutôt appeler à la modération, à la paix. Ce genre de déclarations, surtout lorsqu’elles proviennent de gens très suivis, sont très regrettables.»

 

Un dernier mot?

 

Eduardo Gamarra: «C’est profondément triste. Et une fois de plus, la Colombie se retrouve face au miroir de sa propre histoire. Espérons que ce miroir ne nous renvoie pas, encore une fois, le même reflet.»