Colombie et Mexique, la guerre de l'or blanc

À Bogota

Un membre de la Garde présidentielle dans le quartier de la Candelaria à Bogota. Crédits: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

Dimanche le 15 mai 2022, à 11:00

La Colombie domine toujours le palmarès de la production de cocaïne, mais les cartels mexicains en mènent de plus en plus large. De passage à Bogota, Jérôme Blanchet-Gravel dresse l’état des lieux du narcotrafic dans les Amériques.

 

«Pendant 470 ans, nous avons cherché l’eldorado, et à la fin des années 1970, nous l'avons trouvé, mais il était blanc, pas or», résume Francisco Thoumi, expert du narcotrafic en Colombie.

En entrevue avec Libre Média, notre interlocuteur aujourd’hui basé à Washington explique que la production de cocaïne dans son pays ne résulte pas seulement de la pauvreté, mais d’une véritable culture économique héritée de la colonisation : 
 
«Pourquoi la Colombie domine-t-elle la production mondiale de cocaïne depuis plus de quarante ans ? Ce n'est pas un phénomène normal au sein des marchés capitalistes, à moins d'être soutenu par des institutions et des groupes très importants de la société. Personne ne répond vraiment à cette question», déplore-t-il.
 

Production de cocaïne: un «inconscient social» bien enraciné

 
La Colombie n’est pas près de se défaire de sa mauvaise réputation, puisqu’elle est toujours le producteur numéro 1 de cocaïne à l’échelle mondiale. En juin 2021, la Drug Enforcement Administration (DEA) de la Maison-Blanche a même enregistré un nouveau taux record de production de coca dans le pays de Pablo Escobar. 

Début mars 2022, Washington a, de nouveau, ordonné à Bogota d’intensifier les opérations de destruction de plantations de coca devant la multiplication des hectares consacrés à l’or blanc. 
 
Pour Francisco Thoumi, «la société colombienne a développé un inconscient social qui l’empêche de concevoir qu'il est possible et nécessaire d'arrêter d'exporter de la cocaïne». Cet imaginaire nourrit «un profond sentiment d'impuissance et de victimisation» faisant porter toute la responsabilité aux seuls États-Unis, où 95% de la coke colombienne est acheminée. 

«De nombreux Colombiens ont bénéficié et continuent de bénéficier du trafic de drogue. Ce qu’il faut changer, c’est la mentalité prémoderne et coloniale de notre société», poursuit-il.
 
Ces dernières décennies, la Colombie a peu changé en ce qui a trait à la production de drogue, mais le Mexique, lui, a vécu une profonde transformation, au point d’être aujourd’hui considéré comme un «narco-État» par plusieurs spécialistes. 

Plusieurs zones du pays sont passées sous le contrôle de groupes criminels terrorisant les populations locales, comme dans certaines régions de l’État du Michoacán, où le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération s’est substitué aux pouvoirs publics. 

Une situation qui donne lieu à des affrontements entre les forces de l’ordre et les narcotrafiquants, dont la plupart disposent d’armes et d’équipement de niveau militaire. 
 

Les cartels mexicains dans la mire de Washington 

 
La puissance des cartels mexicains inquiète de plus en plus les autorités américaines, qui y voient une nouvelle menace à la sécurité nationale des États-Unis. 

Au début de l’offensive russe en Ukraine, l’ex-président Donald Trump a même laissé entendre que les États-Unis devraient envisager le même genre d’opération à la frontière du pays où les migrants affluent toujours par milliers, et dans les États mexicains contrôlés par des cartels. 

Au printemps 2020, alors à la Maison-Blanche, Trump a même envisagé d’envoyer 250 000 soldats américains à la frontière, de même qu’une certaine quantité d’hommes sur le territoire mexicain pour combattre les cartels. Le Mexique doit-il commencer à craindre pour sa souveraineté?
 
Également expert du narcotrafic, Raúl Benítez-Manaut rappelle que les cartels mexicains sont maintenant plus puissants que leurs équivalents colombiens. «Depuis une quinzaine d’années, les cartels mexicains ont le contrôle de la chaîne d’approvisionnement. Les Colombiens produisent la cocaïne et les cartels mexicains l’acheminent vers les États-Unis», explique-t-il auprès de Libre Média
 
Pour Raúl Benítez-Manaut, le blocage des anciennes routes maritimes et aériennes par les autorités américaines est à l’origine du transfert depuis la Colombie vers le Mexique de l’épicentre du narco-pouvoir. 

Alors que dans les années 1980 et 1990, la cocaïne pouvait être acheminée par bateau et avion, elle est aujourd’hui en majorité acheminée via la voie terrestre jusqu’à la frontière américaine. «À chaque point de contrôle, le prix de la drogue est démultiplié jusqu’aux États-Unis et au Canada».

 

Nouvelles batailles pour le monopole de la route 

 
Les cartels mexicains sont de plus en plus présents en Colombie. En 2017, le gouvernement colombien a averti qu’il avait enregistré, depuis 2014, une augmentation des capitaux sur le territoire en provenance de narcotrafiquants mexicains. 

Les cartels mexicains se disputent la sortie de la cocaïne en direction de l’Amérique centrale, précise Raúl Benítez-Manaut, chercheur à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM). Principal concurrent du Cartel de Sinaloa et Cartel du Nord-est (noreste), le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération tenterait actuellement de s’en approprier le monopole au prix de nombreuses vies humaines.
 
Corruption de policiers et fonctionnaires, assassinats et divers complots sont bien sûr les principaux outils des narcotrafiquants mexicains pour parvenir à leurs fins. Les cartels en provenance de l’ancien empire aztèque n’hésitent pas non plus à faire alliance avec des factions dissidentes de paramilitaires liés à la guérilla, une réalité qui nourrit de nouvelles tensions dans un pays qui a été durement éprouvé par la guerre civile.
 
Expert du trafic de drogue et éditorialiste au journal colombien El Tiempo, dans la capitale de Bogota, Gustavo Duncan avoue être «plutôt pessimiste» pour l’avenir de son pays. «Il n’y a pas vraiment d’amélioration. La production de cocaïne augmente constamment, mais tout de même, la violence armée dans le pays a diminué», conclut-il.