Au Guatemala, le silence tue la mémoire. Dans un récent ouvrage, l’intrépide journaliste Alexis Brunet donne la parole aux survivants d’une guerre civile oubliée, dans un pays marqué par un apartheid silencieux et une justice absente.
Dans son livre Au-delà du silence qui vient de paraître aux éditions de L’Harmattan, le journaliste et professeur de lettres Alexis Brunet donne la parole à ceux et celles qui ont vécu les heures sombres de la guerre civile (1960-1996) au Guatemala.
Une guerre méconnue et peu racontée – en Occident comme au Guatemala même –, dont la mémoire reste enfouie sous le poids du silence et de la peur. Entretien avec celui qui publie régulièrement des articles et reportages dans nos pages.
Jérôme Blanchet-Gravel: Alexis Brunet, vous venez de publier un ouvrage qui donne la parole à des témoins et survivants de la guerre civile guatémaltèque. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche?
Alexis Brunet: «Je suis parti vivre au Guatemala en septembre 2022 après avoir obtenu un poste de prof de lettres au lycée français là-bas. Honnêtement, je ne connaissais pas du tout ce pays. J’avais des images un peu naïves, des clichés: la nature, les couleurs, un côté paisible…
En arrivant, en sortant de l’aéroport, j’ai eu l’impression d’être dans Tintin et les Picaros. On voit des voyageurs bien habillés, élégants, et à côté, des Autochtones dans une pauvreté extrême, sur le bord de la route. C’était un choc visuel, mais surtout humain.
Le journaliste et enseignant Alexis Brunet à droite. Courtoisie.
Et très vite, je me suis rendu compte que ce pays portait un lourd non-dit. La guerre civile – 36 ans de conflits, de massacres épouvantables – personne n’en parle. Même avec les collègues, dès qu'on aborde des sujets un peu plus profonds, on se heurte à un mur. Et c’est là que j’ai compris que ce silence, c’était une blessure collective non cicatrisée.»
Plus de 200 000 personnes sont mortes ou ont disparu au cours des 36 années de ce conflit. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ces échanges?
Alexis Brunet: «L’histoire de Licia Xmucané Alvarez, par exemple. Cinq enfants disparus dans sa famille. Une fille morte. Des douleurs énormes. Et pourtant, elle parle. Elle veut que ça se sache. Et ce n’est pas une exception.
Les gens ont peur de parler.
Ce sont des gens qu’on regarde souvent de haut, parce qu’ils sont pauvres, parce qu’ils ne parlent pas anglais… Mais ils portent des récits bouleversants, et une forme de résistance quotidienne. C’est pour ça que je me suis effacé dans le livre. J’ai très peu parlé de moi. Ce n’est pas mon histoire. C’est la leur.»
Vous écrivez clairement que la guerre civile est restée tabou. Pourquoi une telle chape de plomb dans ce pays de 18 millions d'habitants?
Alexis Brunet: «Parce qu’il n’y a pas eu de vraie justice après. La guerre s’est terminée en 1996, mais sans Commission vérité comme en Afrique du Sud, sans confrontation réelle entre victimes et bourreaux. Il y a eu quelques procès, comme celui de Ríos Montt, condamné pour génocide… puis relaxé. Résultat: les gens ont peur de parler.
Même les victimes. Il y a une culpabilité diffuse. Et puis, la peur est toujours là, car ceux qui détiennent le pouvoir – notamment le Ministerio Público – sont parfois les mêmes qu’à l’époque. On parle de juges liés à la corruption, voire au trafic de drogue. Comment voulez-vous que les gens parlent dans ce contexte?»
Le Guatemala est donc très en retard par rapport à d'autres pays en ce qui concerne la reconnaissance des exactions passées.
Alexis Brunet: «Oui, parce qu’ailleurs, il y a eu généralement au moins une tentative de reconnaissance. En Afrique du Sud, il y a eu la Commission vérité et réconciliation. Les bourreaux ont parlé, ont confessé. Ce n’était pas parfait, mais ça a permis un apaisement.
Au Rwanda, on a bâti des musées, on a nommé les choses. En Colombie aussi, il y a eu des efforts. Au Guatemala, rien. Pas de musée, pas de mémoire officielle. Même les affiches pour les disparus sont interdites!
Et pourtant, au Guatemala, l’apartheid est pire qu’en Afrique du Sud. Je peux le dire, parce que j’y vis maintenant, en Afrique du Sud. Là-bas, au moins, il y a une reconnaissance historique. Pas au Guatemala.»
Vous parlez aussi de la continuité du système colonial…
Alexis Brunet: «C’est frappant. L’élite est toujours la même. Les descendants des colons espagnols, les métis appelés Ladinos, sont au sommet. Les indigènes, eux, sont relégués à la marge. Il n’y a jamais eu de président indigène.
Même ceux qui ont tenté une réforme agraire, comme le président Jacobo Árbenz, n’étaient pas indigènes. Le système féodal est encore là, et il n’y a pas de véritable métissage, contrairement au Mexique, par exemple.»
Vous évoquez justement un fort contraste entre le Mexique et le Guatemala en matière de métissage et de reconnaissance des droits autochtones…
Alexis Brunet: «Oui, complètement. Moi, j’ai vraiment eu cette révélation en allant au musée de la Révolution à Mexico, pendant des vacances scolaires. J’ai commencé à lire un ouvrage sur Zapata, et je me suis dit: voilà, toute la différence est là.
Au début du XXe siècle, le Mexique connaît une révolution agraire avec Emiliano Zapata. Mais avant lui, il y a déjà eu Benito Juárez, le premier président autochtone du Mexique. Et tout ça, ça remonte au XIXe siècle! Ce sont des figures fondatrices.
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Au Guatemala, plus d’un siècle plus tard, on est toujours figé dans une structure féodale. Il n’y a jamais eu de président autochtone, même pas de responsable politique d’envergure issu de ces communautés.
Le métissage est refusé, parfois même caché. C’est une société qui n’a pas connu de rupture historique équivalente à celle du Mexique, qui est vraiment un grand pays…»
Quel avenir voyez-vous pour ce pays?
Alexis Brunet: «Je ne sais pas. Il y a de l’espoir avec des figures comme l’actuel président Bernardo Arévalo, un centriste anticorruption. Mais il est pieds et poings liés. Il fait face à un système judiciaire pourri de l’intérieur.
Tant qu’il n’y aura pas de réformes structurelles, ça n’évoluera pas beaucoup. Et encore faut-il que les gens puissent rentrer chez eux. Des opposants vivent toujours en exil.»
Vous avez dit un mot intéressant tout à l’heure: apaisement. Est-ce qu’il n’y a pas aussi un équilibre difficile à maintenir entre mémoire et instrumentalisation politique de celle-ci?
Alexis Brunet: «C’est une vraie question. Parce qu’à force de vouloir se souvenir, on peut aussi figer les blessures. En Afrique du Sud, par exemple, le Congrès national africain (ANC) utilise beaucoup la mémoire de l’apartheid pour se maintenir au pouvoir.
Il y a un musée, des commémorations, des discours… mais dès qu’on critique le présent – des mineurs tués par la police de l’ANC, par exemple – là, silence radio. Donc oui, trop de mémoire peut devenir un outil de pouvoir, un écran de fumée.
Mais au Guatemala, on est à l’autre extrême: le déni. Même un simple musée de la guerre est impensable. Même afficher une photo de disparu, c’est mal vu, c’est risqué.
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On n’a pas encore commencé le travail de mémoire. Donc, je dirais qu’il faut effectivement éviter l’excès mémoriel, l’obsession cérémoniale, qui parfois empêche de vivre. Mais le silence, lui, ronge la société de l’intérieur.
Le silence ne soigne rien. Le silence, au Guatemala, a protégé les coupables et enfermé les victimes. Il faut un équilibre. Un espace pour reconnaître, sans écraser.»
Une dernière leçon guatémaltéque pour le Québec ou la France?
Alexis Brunet: «Il faut préserver la liberté d’expression. C’est essentiel. Pas seulement pour des débats d’opinion. Mais pour pouvoir dire ce qui s’est passé. Faire mémoire. C’est la base d’une société saine.
Et on voit que ça peut basculer vite. En France, on récemment a fermé des chaînes télé. On veut interdire à une candidate présidentielle de se présenter. Ça commence comme ça. Et on finit dans le silence, comme au Guatemala.»
Un sain rapport à la mémoire et la préservation de la liberté d’expression sont donc profondément liés…
Alexis Brunet: «Oui. Si on ne peut pas parler du passé, si on ne peut pas nommer les choses, la société tombe malade. Ça crée du malaise, de la méfiance, de la rancœur. Il faut pouvoir se confronter à ce qui a été fait. Pas pour se flageller, pas pour condamner systématiquement, mais pour comprendre et avancer.»













