Au Guatemala, l’élection du président réformateur Bernardo Arevalo ouvre une brèche d’espoir dans ce pays marqué par la guerre civile. Mais alors que la guerre fait rage en Ukraine ou dans le Haut-Karabakh, comment éviter que l’horreur se reproduise?
San Martin Jilotepec, Guatemala. Le 21 novembre 1980 , le grand-père maternel et l’oncle de 21 ans de Licia Xmucané Alvarez sont sortis de chez eux de force par l’armée puis emmenés. Ils ne reviendront jamais.
«J’avais six ans et je ne savais pas vraiment ce qui se passait. À six ans, on vit les choses sans vraiment les comprendre», m’explique-t-elle aujourd’hui dans le centre de la ville de Guatemala, plus de 40 ans après cet événement qui a bouleversé sa vie.
Aux prémices du génocide
Au Guatemala, pays d’Amérique centrale marqué par 36 ans de guerre civile, nombre de citoyens estiment que la justice n’a jamais été rendue.
Élaboré sur le terrain à la rencontre de témoins, ce texte vise non seulement à rendre compte des horreurs de la guerre, mais aussi à souligner l’importance capitale de ne jamais oublier le passé pour que la maxime «plus jamais ça» soit enfin un jour réellement suivie d’effets.
La cause fondamentale de la guerre civile, ce sont les inégalités. Elles comprennent trois piliers: la terre, le travail et le tribut.
-Licia Xmucané Alvarez, survivante
Retour à ce fameux 21 novembre 1980. Nous sommes au plus fort de la guerre civile, qui a commencé il y a déjà longtemps, en 1960. San Martin Jilotepec Chimaltenango est située à la frontière du Quiché. À l’ouest du Guatemala, le Quiché est la région qui souffrira le plus de la guerre civile. Au total pour tout le pays, on compte autour de 200 000 morts et 45 000 disparus en 36 ans de guerre.
En 1980, le pays est alors sous la coupe du général Roméo Lucas Garcia. Prédécesseur du général Efrain Rioss Mont, lequel sera condamné en 2013 pour le génocide des Ixil, un des peuples descendants de mayas, Lucas Garcia lancera l’opération Ceniza (cendres) en 1981, ce qui provoquera 20 000 morts et 1 million de déplacés.
«Au Guatemala, on parle toujours de Efrain Rioss Mont mais à l'époque de Lucas Garcia, c'était tout aussi horrible», précise Licia Alvarez, qui apprécie aussi qu’on l’appelle Xmucané, son prénom maya.
Disparus sans laisser de traces
D’origine cakchiquel, autre peuple descendant de Mayas persécutés par l’armée durant la guerre, Licia Xmucané Alvarez ne manie pas la langue de ses ancêtres, une des 21 langues mayas encore parlées. «Ma famille m'a dit que c'était mieux de se concentrer sur le castillan pour ne pas souffrir de la discrimination, pour sortir de l'oppression», confie celle qui vient de souffler ses 49 bougies.
Les habitants de San Martin Jilotepec, pour la plupart descendants de Mayas, ne parlaient alors que le cakchiquel et surtout, la grande majorité était analphabète. Il n'y avait pas d'occasions d'aller à l'école.
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Les grand- parents de Licia Alvarez ne sont pas allés à l'école, excepté son grand-père Felipe, qui sera ensuite séquestré. Lui-même n'y est allé qu'un an, une situation courante à cette époque et encore actuellement. Ses grands-parents ne savaient donc ni lire, ni écrire, ni même «voir des lettres», comme ils disaient.
Un an plus tard, le 28 août 1981, c’est au tour du père de Licia Alvarez d’être séquestré. En plein après-midi, il est arrêté au marché de Chimaltenango, ville connue des touristes pour son marché tout en couleurs et son syncrétisme entre rites mayas et catholicisme. La même année, trois autres de ses oncles sont séquestrés puis disparaissent. Eux non plus ne reviendront plus jamais.
Témoigner de l’horreur pour «s’assainir»
En tout, ce ne sont pas moins de cinq personnes de sa famille qui ont été séquestrées puis tuées sans ne l’on ne sache ni où ni comment: son grand-père paternel Felipe, son père Jorge, ses oncles Rosalio, Mario et Mateo. Pourtant, aucun de ses oncles ne s'intéressait à la politique. Quand ils ont été arrêtés par l’armée, Mario et Mateo étaient même… militaires.
En 1983, sa grand-mère, femme de son grand père disparu, meurt. Très inquiète depuis la disparition de son mari, elle avait purement et simplement cessé de manger.
«Nous sommes six enfants de disparus dans ma famille. Ça nous a beaucoup demandé de parler. J'ai deux sœurs. Jusqu'à aujourd'hui, je pense que celui des six qui a le plus travaillé sur le thème de la mémoire, c'est moi. Avec l'objectif d'obtenir des réponses mais aussi de m'assainir», estime Licia avec une humilité déconcertante.
Après tant d'épreuves encaissées et inimaginables pour le commun des mortels, était-ce vraiment à elle de s’«assainir»? «J’ai appris que quand quelqu'un reste avec la douleur, avec la rage, avec la haine, il est lui-même la seule victime», me précise alors celle qui laisse la rancune aux plus faibles caractères.
Aux racines du mal
Quand elle demande à Cécilia, sa mère, pourquoi il y a eu la guerre, celle-ci lui répond qu'elle ne comprend toujours pas pourquoi. Âgée à présent de 79 ans, Cécilia est analphabète. Si elle a dû affronter toutes les conséquences de la guerre civile, elle est bien incapable de dire pourquoi celle-ci a débuté. L’absurde poussé à son paroxysme? Sans doute, mais avec le temps et la réflexion, Licia a dégagé quelques déclencheurs de l’horreur.
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«La cause fondamentale de la guerre civile, ce sont les inégalités. Elles comprennent trois piliers: la terre, le travail et le tribut. Quand les premiers Européens arrivent sur cette terre, ils viennent avec l'objectif d'avoir une terre et voient les richesses. Chez eux ils étaient pauvres alors qu’ici, ils trouvent des possibilités. Comme la terre ne produit rien toute seule, ils ont besoin de main-d’œuvre et mettent des Autochtones en esclavage. Quant aux autres Autochtones qui pouvaient cultiver leurs propres terres, ils devaient payer des tributs, des impôts», explique-t-elle avec un sens de la concision qu’envieraient bien des enseignants.
Pourquoi ce rappel historique, vous qui n’avez, a priori, rien à voir avec la conquête espagnole? «Car au Guatemala, ça n'a jamais changé. Les terres les plus productives sont entre peu de mains. Il y a entre 12 et 14 familles qui possèdent les terres les plus riches du Guatemala. C'est un système quasi féodal. Il n'y a pas d'esclavage légalement, certes, mais ça reste très marqué ainsi malgré qu'il y ait un droit du travail», me répond-elle.
À suivre…












