Pour une approche non manichéenne de la guerre en Ukraine

Des sauveteurs ukrainiens travaillent sur le bâtiment résidentiel de cinq étages détruit après une frappe de missile à Zaporizhzhia le 2 mars 2023. Photo: Katerina KLOCHK/AFP.

Samedi le 4 mars 2023, à 10:00

Dans une guerre, chaque champ désigne son ennemi grâce à un intense travail de propagande, ce qui fait disparaître toutes les nuances, déplore l’animateur Guillaume Ratté-Côté.

 

Vladimir Poutine est méchant. Les Ukrainiens sont gentils. Il faut leur envoyer des armes. Voilà le «calcul» que fait une partie de la populace et de nos élites, dont certaines ne sont pas moins machiavéliques que le dirigeant autoritaire russe.

 

Dans une perspective réaliste en relations internationales, aucun État n’agit autrement que par intérêt. Ce sont les intérêts qui dictent leurs actions. Seulement. Et si leurs actions cadrent avec des valeurs «démocratiques», leur démarche semble encore plus légitime. C’est l’une des premières choses qu’on apprend quand on étudie le domaine.

 

Quel est donc l’intérêt de nos dirigeants à faire un calcul si erroné? Ou plutôt, l’intérêt qu’ils croient y avoir à poursuivre une telle escalade?

 

La Chine est la principale menace

 

Car il faut le dire d’emblée: si le Kremlin est bien hostile aux démocraties libérales, la menace qu’il représente doit être relativisée. Devenue une hyperpuissance militaire, comptant maintenant sur une économie de la taille de celle des États-Unis, la Chine est de loin la menace principale à laquelle l’Occident doit faire face.

 

Le régime chinois devrait commander toute notre attention, surtout au Canada depuis les révélations d’ingérence dans les élections fédérales. Rappelons que le PIB de la Russie est à peine plus grand que celui du Texas.

 

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Alors, pourquoi cette rhétorique des faucons dans ce contexte d’affaiblissement de la Russie à rabais (comme l’admettent les leaders républicains Mitch McConnell et Lindsay Graham), et au moment où Pékin se démarque toujours plus parmi les grandes puissances?

 

Au moment où la capacité de Pékin de lancement de missiles intercontinentaux a dépassé celle des États-Unis? Et à l’ère des fameux ballons?

 

La main du complexe militaro-industriel

 

Mon hypothèse est que cette rhétorique a principalement pour but d’huiler le mécanisme à l’origine de la fabrication d’armes. Les General Dynamics et Northrop Grumman de ce monde ont régulièrement recours à l’adage suivant au Pentagone, au Congrès et à la Maison-Blanche: Use it or lose it. Pour maintenir une hégémonie militaire, il faut en utiliser tous les piliers. Dont le complexe militaro-industriel.

 

Cela est toutefois parfaitement inavouable. Alors, le recours à la propagande est inévitable. On misera sur les émotions. On pointera des victimes à sauver, des héros, et surtout, un ennemi à abattre. Et les embrigadés volontaires de l’opinion publique n’y verront que du feu. Vous n’êtes que des naïfs pro-Poutine, dira-t-on automatiquement. Edward Bernays n’aurait pas fait mieux!

 

Pourtant, tellement de nuances peuvent et doivent être faites. D’abord, pour bien comprendre une situation de guerre, il est impératif de tenter de se mettre à la place de chacun des belligérants. Se faisant, il devient évident que les Américains ont tenté d’appâter Poutine dans ce conflit, notamment en étendant sans cesse le territoire couvert par l’OTAN vers Moscou. De son côté, Poutine cultive une vision nostalgique et passéiste de la Russie.

 

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Mais il y a plus. Le Donbass, et les séparatistes prorusses qui y vivent ont bien été ostracisés par Kiev, et ce, depuis 2014. Au surplus, comme me le rappelait Victor Bout (le marchand d’armes russe échangé récemment contre la joueuse de basketball Britney Griner) lors d’une entrevue exclusive à CJMD, les Russes voient cette région comme une partie de leur territoire historique.

 

Or, les Russes aussi ont des faucons, et des forces internes qui les poussent à utiliser tout l’arsenal disponible pour parvenir à leurs fins (chose qu’a toutefois nié Victor Bout en entrevue). Sachant cela, comment certains ont-ils pu croire que Poutine continuerait à se cantonner à la rhétorique et aux négociations tout ce temps avant l’offensive déclenchée fin février 2022? 

 

L’efficacité de la propagande

 

La propagande a fait ses preuves. Et de tout temps les propagandistes ont pu compter sur une attitude humaine communément répandue: la béatitude devant l’apparence de vertu. Chaque champ peut désigner un ennemi grâce à un travail acharné de communication, et toutes nuances disparaîtront pour une bonne partie de la population.

 

Il faut espérer que la situation ne débouche pas sur un conflit nucléaire et/ou mondial.