Un peuple ne dure pas sans le vouloir

Vue aérienne de la ville de Québec autour de 1925. Photo: BAnQ Québec.

Mercredi le 3 juin 2026, à 09:40

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Un peuple ne dure pas sans le vouloir
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Il est dans l’histoire du Québec une vieille tentation: croire que ce qui a survécu survivra encore, que ce qui a tenu tiendra toujours. 

 

Comme si notre langue, nos institutions, nos coutumes et notre mémoire collective pouvaient se prolonger sans qu’il faille encore les aimer, les vouloir et les reprendre en charge. Mais aucun peuple ne dure sur la fiction de sa propre immortalité. 

 

L’actualité québécoise nous reconduit à cette vérité première. Que rien ne se maintient tout seul.

 

Une permanence tranquille...

 

Si le conservatisme se définit comme une fidélité à ce qui mérite d’être transmis, encore faut-il admettre qu’il existe une échelle temporelle sur laquelle s’étend notre existence, comme celle des nôtres. 

 

Pour qu’apparaisse le désir de transmission, encore faut-il qu’existe cette tentation de donner ce que nous avons reçu, afin que se reconduisent nos praxis et nos habitus. 

 

Encore faut-il, aussi, percevoir le temps comme une puissance susceptible d’altérer l’objet même de la pensée humaine.

 

Si l’humain, son corps propre, puis son corps national, et plus largement civilisationnel, doivent tous se frotter au réel, il faut reconnaître en retour que le réel peut aussi les diluer et les éroder. 

 

C’est précisément pour répondre à ce type de phénomène naturel que l’humain se dote d’institutions, à la fois physiques et symboliques, chargées de fixer quelque chose de lui-même dans l’espace et dans la durée.

 

Or l’humain post-historique que l’on valorise aujourd’hui, celui qui se croit situé au-dehors de l’histoire humaine, ne peut à la fois se penser dans le temps et s’en croire autrement affranchi. 

 

C’est pourquoi il se place alors en porte-à-faux avec lui-même. Il prétend durer parce qu’il s’imagine avoir échappé à l’inhumaine doctrine du temps; pourtant, sa prétendue permanence lui renvoie toujours davantage les signes d’une fin, ou à tout le moins ceux d’une accélération descendante.

 

...et illusoire

 

Dans les années soixante-dix, Pierre Vadeboncoeur nommait, pour le Québec, ce phénomène de permanence tranquille, expression reprise ensuite sous diverses inflexions par plusieurs auteurs dont Jacques Beauchemin ou Jonathan Livernois, pour enluminer une certaine dichotomie de la psyché québécoise.

 

Vadeboncoeur y cherchait ainsi à désigner une sorte de sentiment d’éternité de la collectivité québécoise, autrefois canadienne-française, et, plus en amont encore, issue de l’aventure française.

 

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Ce sentiment, qui existe à la fois par lui-même et en lui-même comme conséquence d’une histoire bien précise, devient particulièrement visible à partir des années 60, au moment où le sujet politique québécois entre dans une tentative de politisation plus explicite. 

 

Là se trouve sans doute selon moi une première lumière importante. Là où plusieurs ont pu dire du sujet canadien-français qu’il fut largement apolitique, le sujet hypermoderne québécois apparaît plutôt comme dépolitisé: il ne situe pas dans l’absence, mais dans le congédiement du politique.

 

Pourtant, ce retrait ne l’a pourtant pas délivré de l’Histoire. Il l’a plutôt rendu plus vulnérable à celle-ci, puisqu’il continue d’en subir les effets tout en se privant des instruments intellectuels et institutionnels qui permettraient de les penser.

 

Mais d’où vient donc ce sentiment d’éternité de notre être collectif, alors même que tout semble nous indiquer, au contraire, une descente ou un déclin? 

 

Pourquoi ce monde, «soumis au régime de l’idylle, c’est-à-dire un monde à l’abri du monde», alors que l’expérience historique nous enseigne l’inverse?

 

Sans doute parce que le Québec a été confronté à une suite de brisures et de dissolutions — la Conquête, les rébellions, la pendaison des Patriotes, l’Acte d’Union, la Confédération, les crises de la conscription, la québécitude, les référendums perdus, l’exclusion constitutionnelle — sans pour autant y disparaître entièrement.

 

Il y a là, vous l’avouerez, un paradoxe fort. D’avoir été mortellement blessé sans avoir été tué pour autant. Car il demeure, malgré tout, un substrat canadien-français qu’on dira aujourd’hui québécois, demeuré larvé sous les couches successives de domination, d’adaptation et de tentatives de redéfinitions. 

 

Ces couches ont certes alourdi le sujet politique québécois; mais ne l’ont pourtant jamais entièrement noyé. Il y a survécu, tant bien que mal, en conservant jusqu’à récemment une certaine unité, voire une relative homogénéité.

 

Or cette survivance a certes pu entretenir l’illusion que de durer suffisait à la vie, que de persister équivalait à se prolonger, ou que le fait de ne pas disparaître en soi tenait lieu de victoire symbolique sur le temps. 

 

La crise migratoire actuelle a justement révélé, comme courroie d’accélération, que ce qui nous semblait permanent jadis s’est soudain montré comme conditionnel. 

 

Et ce qui paraissait pourtant naturel — la reconduction de notre monde, de notre langue, de notre mémoire collective — s’est découvert comme aporie politique, c’est-à-dire comme tâche, comme difficulté à l’existence.

 

L’actualité dément nos illusions d’éternité

 

Les chiffres, aujourd’hui, rendent difficile le maintien de nos anciennes lubies. 

 

Au 1er janvier 2025, le Québec comptait 616 552 résidents non permanents, un sommet historique, en hausse de 203% depuis 2019. À eux seuls, ils ont représenté 66,8% de la croissance démographique québécoise entre 2024 et 2025.

 

Au niveau linguistique, le poids du français continue de s’éroder. Les chiffres sont, eux aussi, beaucoup plus brutaux qu’on ne le dit souvent. En 2021, sur l’île de Montréal, le français comme première langue officielle parlée n’était plus qu’à 58,4%. 

 

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Et encore, selon une étude de l’ISQ menée en 2024, seulement 43% des Montréalais de 15 ans et plus avaient désormais le français seul comme langue principale. 

 

Simultanément, plus d’un Québécois sur deux pouvait soutenir une conversation en anglais, près d’un sur cinq parlait anglais à la maison au moins régulièrement, et le cap du million de Québécois ayant l’anglais comme première langue officielle parlée a été franchi.

 

À cela s’ajoute une transformation démographique plus grave. En 2024, 39,8% des bébés nés au Québec avaient au moins un parent né à l’étranger. À Montréal, en 2023, cette proportion atteignait déjà 68,7%, et 60% à Laval.

 

Or tout cela survient dans un contexte où l’accroissement naturel n’est plus une source de gains de population, et où le Québec a touché en 2024 un creux historique de fécondité à 1,33 enfant par femme.

 

Rien de cela, pris isolément, ne peut tout épuiser de la question de la continuité d’un peuple. Mais ensemble, ces chiffres sont révélateurs. Ils nous rappellent que rien ne se maintient seul.

 

Le parallèle occidental

 

Je crois qu’au-delà du projet explicitement canadien-français, puis québécois, le concept de permanence — illusion peut-être moins tranquille que son corollaire — pourrait tout autant s’appliquer à la civilisation occidentale, telle qu’ont pu la penser Paul Valéry ou Rémi Brague, à la fois comme héritage, ou comme forme historique ou incarnation menacée.

 

Car sous les bombardements, sous les tentatives répétées de dissolution, sous les entreprises de déracinement de ses individus, cette civilisation en est venue à se penser elle-même comme éternelle et immuable. 

 

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Comme si, ayant tenu depuis Rémus et Romulus, d’une manière ou d’une autre, elle se devait nécessairement de tenir indéfiniment.

 

Et comment pourrions-nous encore nous assurer de la tenue de notre monde si plus personne ne consent à reprendre poste à la vigie, puis à œuvrer à son exaltation, et que nous agissions comme s’il ne pouvait jamais mourir?