Équateur: la gauche paie cher sa complaisance envers Maduro

L'escorte présidentielle effectue la relève de la garde devant le palais présidentiel de Carondelet à Quito le 14 avril 2025, au lendemain du second tour de l'élection présidentielle. Photo: Luis ACOSTA pour l’AFP.

Lundi le 14 avril 2025, à 16:30

En Équateur, le centriste Daniel Noboa a battu hier la candidate de gauche Luisa González, proche de l’ex-président autoritaire Rafael Correa. Un rejet clair d’un retour à la vieille gauche dans un pays où l’insécurité gagne du terrain.

 

Ce 13 avril, Daniel Noboa a été réélu président de l’Équateur avec 55,7% des voix, battant la candidate de gauche Luisa González, qui a obtenu 44,3%.

 

Refusant d’admettre sa défaite, cette dernière a dénoncé une «fraude énorme». Une contestation aussitôt relayée par ses partisans, avant d’être désavouée par plusieurs figures influentes de son propre camp.

 

Comment s'explique cet écart, alors que le second tour s’annonçait très serré? Approbation marquée de Noboa ou profond rejet de l’héritage de l’ancien président Rafael Correa (2007-2017), dont González est la dauphine? 

 

Simón Pachano, professeur de science politique à la FLACSO (Faculté latino-américaine de sciences sociales) décrypte depuis Quito les ressorts de cette élection marquée par la polarisation et la montée d’un discours sécuritaire partagé par les deux camps.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Le résultat du scrutin vous a-t-il surpris?

 

Simón Pachano: «Oui. Je m’attendais à un écart modeste, peut-être quatre ou cinq points. Mais la victoire de Daniel Noboa avec près de 10 points d’avance sur Luisa González est bien plus nette que prévu. 

 

 

 Daniel Noboa parle à ses partisans aux côtés de sa femme Lavinia Valbonesi dans la ville côtière d’Olon, le 13 avril 2025. Photo: Raul ARBOLEDA pour l’AFP.

 

 

Au premier tour, le fait que la candidate issue du correísmo [courant de gauche bolivarienne fondé par l’ex-président Rafael Correa, ndlr] dépasse son plafond habituel avait surpris. Cela rendait le second tour très incertain.»

 

Luisa González dénonce «la plus grande fraude que les Équatoriens ont vu». Y croyez-vous?

 

Simón Pachano: «Non. Il n’y a aucune preuve sérieuse. Une fraude de cette ampleur – un million de voix d’écart – est quasi impossible, sauf dans le Venezuela de Maduro... Ce genre de manipulation ne peut se faire qu’à la marge, quand l’écart est très faible. 

 

 

Luisa Gonzalez, s'adresse à ses partisans après avoir appris les premiers résultats du second tour de l'élection présidentielle à Quito, le 13 avril 2025. Photo: Armando PRADO pour l’AFP.

 

 

Plusieurs figures importantes de la gauche équatorienne – les maires de Quito et Guayaquil, ou la préfète de Guayas – ont reconnu la défaite. C’est un signal clair que la contestation n’a pas de fondement réel.»

 

Comment résumeriez-vous cette campagne?

 

Simón Pachano: «L’élection a opposé deux candidats avec un fort taux de rejet. Ce n’était pas un vote d’adhésion, mais un vote contre, un vote anti. 

 

La gauche équatorienne traîne un passif très lourd. Ce n’est pas la première fois qu’un candidat de ce courant perd face à un adversaire jugé médiocre. Noboa a simplement bénéficié d’un rejet massif du passé.»

 

Vous dites que ce n’est pas un vote pour Noboa, mais un vote contre l'ancien président Correa?

 

Simón Pachano: «Exactement. Rafael Correa continue de peser très lourdement sur la vie politique nationale. Son style autoritaire, ses démêlés avec la justice, ainsi que ses alliances internationales controversées – avec des régimes comme ceux de Maduro au Venezuela ou d’Ahmadinejad en Iran – ont laissé une empreinte durable. 

 

Noboa n’incarne pas une vision politique forte, mais il représente un rejet: celui d’un retour au pouvoir de la gauche équatorienne dirigée en coulisses par Correa. Sa victoire est d’abord celle du refus de renouer avec ce passé.»

 

Certains propos de Luisa González ont-ils accentué ce rejet?

 

Simón Pachano: «Oui. Elle a commis plusieurs erreurs majeures. Son ambiguïté sur la dictature de Maduro a choqué, y compris dans son propre camp. 

 

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Mais c’est surtout sa position sur la dollarisation qui l’a desservie. En Équateur, plus de 90% des citoyens souhaitent conserver le dollar US. Or, plusieurs figures de sa coalition ont évoqué un retour à une monnaie nationale. Cela a inquiété, notamment les retraités.»

 

Justement, l’électorat âgé se serait fortement mobilisé selon les médias locaux. 

 

Simón Pachano: «C’est un facteur déterminant. En Équateur, le vote est obligatoire jusqu'à 65 ans. Mais une campagne très ciblée a poussé les seniors à voter, pour "protéger leur retraite et l’avenir de leurs enfants". 

 

Ces électeurs craignaient une dédollarisation qui aurait pu réduire leur pouvoir d’achat. Leur vote s’est orienté massivement contre González.»

 

Des mesures de vigilance électorale auraient aussi quelque peu influencé le résultat du second tour?

 

Simón Pachano: «Oui. Le Conseil électoral a interdit les photos de bulletins de vote – ce qui a limité l’achat de votes, surtout en zone rurale. 

 

De plus, les équipes de Noboa ont mieux surveillé les bureaux. Certains éléments laissent penser que le premier tour aurait pu être partiellement biaisé en faveur de Luisa González, notamment via la pression sur les électeurs ou la confusion avec une autre candidate au même nom.»

 

Dans quel objectif la candidate défaite conteste-t-elle les résultats? N'y a-t-il pas un risque de violences?

 

Simón Pachano: «C’était probablement une stratégie de mobilisation. Mais elle a vite été désamorcée. Les principales figures locales de la gauche ont reconnu la défaite, ce qui a évité une escalade. Cela révèle aussi des tensions croissantes dans ce camp.»

 

Longtemps considéré comme un havre de paix dans une région assez instable, l’Équateur doit aujourd’hui composer avec la montée du crime organisé. Le thème de la sécurité a été omniprésent dans la campagne. Noboa a-t-il un plan concret?

 

Simón Pachano: «Pas vraiment. Ni lui ni Luisa González n’ont proposé une stratégie globale. Tous deux ont promis plus de fermeté, plus d’armes, plus de présence militaire – mais sans aborder les causes structurelles du narcotrafic. 

 

Ils n’ont rien dit, par exemple, sur les flux financiers de la drogue, sur la corruption, ou sur la pénétration du crime organisé dans l’économie et les institutions politiques. C’est un traitement superficiel du problème.»

 

Quand même la gauche parle comme le président du Salvador, Nayib Bukele, doit-on parler d’une «bukelisation» de l’Amérique latine?

 

Simón Pachano: «Oui, et je pense que le terme est approprié. On assiste en effet à une sorte de "bukelisation" régionale, où les candidats – y compris ceux issus de la gauche – adoptent un langage sécuritaire très dur, parfois autoritaire, pour répondre à l’insécurité. 

 

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En Équateur, cela a touché les deux finalistes. Luisa González, par exemple, proposait des comités populaires de sécurité, financés par l’État, qui rappelaient les comités de défense de la révolution à Cuba.»

 

Ce virage sécuritaire de la gauche équatorienne contraste avec les approches de la gauche mexicaine ou colombienne, non?

 

Simón Pachano: «Tout à fait. Alors qu’au Mexique on parle de "abrazos, no balazos" [des câlins et non des balles, ndlr], et qu’en Colombie, le président Petro promeut la "paix totale", la gauche équatorienne assume désormais une posture beaucoup plus dure. 

 

Cela reflète une urgence: le sentiment que l’État est débordé, que la violence explose, et que les citoyens exigent une réponse immédiate. Mais cette fermeté s’exprime sans vision à long terme, sans réflexion sur les institutions, sans réforme de la justice ou des forces de l’ordre. On traite les symptômes, pas les causes.»

 

À l’international, ce résultat change-t-il quelque chose?

 

Simón Pachano: «Oui. Avec Noboa, l’Équateur restera aligné sur les grandes institutions: FMI, Banque mondiale, etc. Il pourra négocier des prêts et maintenir une certaine stabilité. 

 

Une victoire de González aurait probablement entraîné un réalignement vers la Chine, une confrontation avec les États-Unis, et une rupture avec les bailleurs de fonds traditionnels.»