Immigration et dénatalité: l’Occident vampirise les pays du Sud

Un bateau est laissé le long du rivage après avoir été utilisé pour transporter des migrants depuis Cuba vers les États-Unis, le 6 janvier 2023 à Key West, en Floride. Photo: Joe Raedle/AFP.

Vendredi le 6 janvier 2023, à 16:00

Sous leurs apparences de vertu et d’ouverture, les politiques d’immigration des pays occidentaux contribuent à priver les pays du Sud de bras et de cerveaux dont ils ont besoin pour leur propre développement. 

 

Sean Fraser, le ministre canadien de l’Immigration, se targuait dernièrement qu’en 2022 le Canada avait réussi l’exploit d'accueillir le plus grand nombre d’immigrants dans l’histoire du pays, soit 431 645 personnes, battant un record datant de 1913.

 

Cette annonce enthousiasmée du ministre Fraser masque toutefois un côté obscur de ces politiques d’immigration et qui fait rarement l’objet du débat au Canada et ailleurs en Occident, celui de la «vampirisation» du capital humain des pays moins nantis aux profits des économies avancées alors que la natalité mondiale décline fortement.

 

Une tendance lourde

 

Derrière le discours d’une «pénurie de main-d’œuvre» requérant une immigration soutenue pour pourvoir les postes vacants au sein de l’économie canadienne – et ainsi assurer la continuation de la croissance du pays –, se cache une tendance lourde dans la relation entre les pays du Nord et du Sud depuis au moins 50 ans: la migration de masse vers les pays riches des individus les plus talentueux provenant des pays en développement.

 

La dynamique en place est simple. Pour pallier une population vieillissante et une natalité insuffisante qui laissent présager une baisse de la population et une décroissance économique au courant des prochaines décennies, l’Occident recrute activement au sein des pays du Sud les individus possédant les niveaux les plus élevés d'éducation, d’expérience et d’expertise. En d’autres mots: leur capital humain.

 

Si l’on nous martèle que «l’immigration est une chance» pour les pays occidentaux, on ne mentionne que très rarement que lesdits bienfaits se font au détriment des pays qui voient leur élite scientifique, technicienne et économique quitter au profit des pays riches d’Europe ou d’Amérique du Nord, amputant de fait le génie disponible au sein de la population de pays qui en auraient amplement besoin.

 

Cette émigration est celle qui pourrait contribuer à donner un élan de développement économique à leur pays.

 

La ruée vers l’Occident

 

Bien entendu, au-delà des politiques d’immigration des pays occidentaux, le phénomène des grandes migrations en cours s’explique largement par les conditions socio-économiques difficiles de plusieurs pays du Sud et l’attrait évident de «l’Eldorado occidental» pour ces populations, peu importe le niveau de capital humain de ces individus.

 

Des sondages indiquent que plus de la moitié des jeunes de moins de 24 ans d’Afrique subsaharienne penseraient quitter leurs pays respectifs dans ce que certains chercheurs ont nommé une «ruée vers l’Europe».

 

On peut également penser à la situation catastrophique à la frontière américano-mexicaine où des masses d’individus de classes sociales défavorisées tentent de trouver leur chemin vers les États-Unis depuis plusieurs décennies maintenant.

 

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Pour saisir pleinement l’ampleur du phénomène migratoire, on comprend donc qu’un effet de pousse-tire (push and pull) prend place, les conditions étant propices à motiver les départs dans plusieurs pays du Sud alors que le Nord tente activement de combler ses lacunes démographiques et de main-d’œuvre à partir des forces vitales au Sud.

 

Dénatalité globale

 

On pourrait donc conclure que l’Occident ne fait que servir d’exutoire pour des pays du sud souffrant de surpopulation ainsi qu’un avenir socioéconomique incertain. Les pays du Sud déversent leur surplus de population vers le Nord, allégeant le fardeau sur leurs infrastructures alors que les pays riches et vieillissants y trouvent un dynamisme et une jeunesse perdus, comme si tout le monde y trouve son compte, finalement.

 

Cependant, la source n’est pas inépuisable. Il n’y a pas que l’Occident qui ne fait plus d’enfants. Le monde entier a entamé une phase de dénatalité prononcée, incluant ces pays à la natalité «forte» de régions comme le Moyen-Orient, l’Amérique du Sud, l’Asie.

 

Même en Afrique subsaharienne, malgré des taux de natalité encore très élevés, on peut observer une baisse substantielle de la moyenne d’enfants par femme qui risque fortement de s’accélérer.

 

Comme le mentionne Tristan Claret-Trentelivres, haut fonctionnaire français dans un texte publié au Figaro, «la chute générale de la natalité, y compris dans les pays en développement, ne laissera d'ici quelques décennies que peu de pays disposant d'importants surplus de population», comme quoi les «ressources humaines» de ces pays du Sud sont limitées à terme.

 

L’enjeu du siècle

 

Alors que les puissances mondiales se disputent fréquemment l’accès aux ressources naturelles stratégiques étant donné l’importance et la rareté de celles-ci, comme le pétrole, par exemple, il n’est pas si farfelu d’imaginer une course aux individus prometteurs provenant de pays défavorisés dans un contexte où le capital humain est considéré comme une ressource limitée qui se raréfie.

 

Ce phénomène n’affecte d’ailleurs pas que les pays du Sud alors que les pays européens, le Canada et l’Australie, notamment doivent souvent se mordre les doigts alors que leurs grands scientifiques, entrepreneurs et artistes même, quittent pour les États-Unis, véritable Rome de notre époque.

 

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Les grandes migrations actuelles s’effectuent également et principalement entre pays du Sud, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud.

 

Les déplacements de masse sont principalement de nature intracontinentale, l’Occident n’en recevant finalement qu’une fraction.

 

Avec la menace d’une guerre avec la Chine et la Russie, les flux migratoires et les dynamiques démographiques représentent l’un des enjeux principaux à l’échelle globale des prochaines années et décennies.

 

Pourtant, notre discours public et nos élites se vautrent dans une vision inspirée par les firmes-conseils comme McKinsey et dangereusement limitée par rapport aux conséquences majeures de ce phénomène, comme si la complexité du monde ne les intéressait pas.

 

Il reste à déterminer si quelqu’un aura le courage politique d’élargir le débat pour inclure l’ensemble des variables en jeu, malgré l'opprobre qui s’en suivra assurément.