États-Unis et Mexique, un duel inégal entre deux populismes

À Mexico

La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum présente la carte «Mexique» aux côtés du président américain Donald Trump lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 à Washington, le 5 décembre 2025. Photo: Jia HAOCHENG pour l’AFP.

Mercredi le 27 mai 2026, à 12:35

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États-Unis et Mexique, un duel inégal entre deux populismes
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Depuis le retour de Trump, les relations entre le Mexique et les États-Unis sont entrées dans une nouvelle zone de turbulences. Un populisme de gauche, à Mexico, fait face à un populisme de droite, à Washington, dans un rapport de force très inégal.

 

Dans un café célèbre du centro histórico de Mexico, Libre Média a rencontré Eduardo Rosales, spécialiste des relations internationales et professeur-chercheur à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM). 

 

Au cœur de l’entretien: les relations tumultueuses entre le Mexique et les États-Unis depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, début 2025.

 

Pour notre interlocuteur, la nouvelle séquence ne relève pas seulement d’un changement de ton à Washington. Elle s’inscrit dans une logique plus vaste: nationalisme, protectionnisme, unilatéralisme et tentation expansionniste. 

 

Dans ce contexte, le Mexique, dépendant de l’économie américaine et affaibli par le narcotrafic, devra sortir de la rhétorique purement souverainiste pour entrer dans une véritable stratégie réaliste de négociation. Entretien-fleuve. 

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Comment évoluent les relations entre le Mexique et les États-Unis depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche?

 

Eduardo Rosales: «Il faut d’abord remettre les choses en contexte. En 2018, le Mexique a vu arriver ce qu’on appelle la Quatrième Transformation, un mouvement populiste de gauche. 

 

Avec le retour de Donald Trump, nous avons en face le retour d’un populisme de droite, mais dans une version rechargée, remastérisée.

 

Nous sommes donc devant une sorte de symétrie inversée: deux populismes se font face, mais à partir de visions politiques, économiques et idéologiques profondément différentes.

 

Du côté de Trump, la ligne est très claire: nationalisme, unilatéralisme, protectionnisme et expansionnisme. 

 

Pratiquement aucun pays du monde n’est à l’abri de cette logique, encore moins ceux qui se trouvent dans le voisinage immédiat des États-Unis.

 

Le Mexique est évidemment concerné au premier chef. Il partage une immense frontière avec les États-Unis, il dépend énormément de leur marché et il se trouve au cœur de trois dossiers explosifs: la migration, le commerce et la sécurité.»

 

On a souvent présenté Trump comme un isolationniste. Pourtant, depuis son retour, il parle du Groenland, du canal de Panama, du Canada, du Venezuela, et laisse planer la possibilité d’actions contre les cartels au Mexique. 

 

Eduardo Rosales: «Je pense que cela se voyait venir. Trump a une manière de penser et d’agir qui était déjà perceptible. 

 

Le Groenland, par exemple, n’est pas seulement une fantaisie. Il y a une dimension géopolitique et des intérêts très concrets: les ressources naturelles, la pêche, les terres rares, les minerais critiques. 

 

Il y a aussi l’Arctique, dont l’importance stratégique va grandir avec la fonte des glaces.

 

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Ce que l’on voit, c’est une redéfinition des zones d’influence. Trump reprend une forme de néo-doctrine Monroe: l’Amérique aux Américains. Cela signifie, en clair, que les États-Unis veulent sortir la Russie et surtout la Chine du continent américain. Ils considèrent cette région comme leur espace naturel d’influence.

 

Les États-Unis veulent sortir la Russie et surtout la Chine du continent américain. 

 

Ce n’est pas seulement une rhétorique. C’est une vision du monde. Les États-Unis veulent empêcher les puissances extracontinentales d’installer durablement leurs intérêts dans les Amériques.»

 

Dans cette logique, quel rôle joue le Canada?

 

Eduardo Rosales: «Le Canada possède des ressources considérables: l’eau douce, l’acier, l’aluminium, de vastes territoires, des richesses naturelles. Quand Trump parle du Canada comme d’un éventuel 51e État, il y a évidemment une provocation, mais il y a aussi une intention.

 

Cela ne veut pas dire que l’annexion territoriale du Canada soit probable. À mon avis, elle est très peu probable. Nous ne sommes plus au XIXe siècle. Les États-Unis ont annexé une partie immense du territoire mexicain à l’époque, mais le contexte historique est complètement différent.

 

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Aujourd’hui, la domination territoriale directe est difficile. En revanche, une domination économique est beaucoup plus plausible, dans une logique plus proche de celle de la Chine.

 

Le contrôle peut passer par les marchés, les accords commerciaux, les ressources stratégiques et la dépendance économique.»

 

Jusqu’à quel point la montée en puissance de la Chine en Amérique latine menace-t-elle l’hégémonie américaine dans sa propre zone d’influence?

 

Eduardo Rosales: «La menace est réelle. Les gouvernements américains précédents ont perdu beaucoup de terrain sur le plan géopolitique. 

 

La Chine a avancé partout, y compris en Amérique latine, avec sa logique d’expansion économique et les nouvelles routes de la soie. Plus de 100 pays ont adhéré à cette initiative. Le Panama l’avait aussi signée.

Le journaliste Jérôme Blanchet-Gravel (gauche) et le géopolitologue Eduardo Rosales (droite) au Café de Tacuba, à Mexico, le 22 mai 2026. 


La Chine a les ressources financières pour investir massivement. Elle cherche à occuper des espaces que les États-Unis ont parfois négligés. Elle veut devenir la première puissance mondiale. Elle le dit clairement: à l’horizon 2049, pour le centenaire de la République populaire de Chine, elle veut occuper cette place.

En 2005, la Chine était encore loin derrière. Aujourd’hui, elle est déjà la deuxième puissance économique, peut-être même la première selon certains indicateurs. 

Les États-Unis voient cela comme une menace directe. Trump arrive donc avec une idée simple: il veut réduire, contenir ou expulser l’influence chinoise de l’espace américain.»

 

Le Mexique peut-il vraiment parler de souveraineté dans un tel rapport de force?

 

Eduardo Rosales: «Il faut être très prudent avec ce mot. Il y a une phrase que j’aime rappeler: la souveraineté politique n’est pas possible si elle ne repose pas sur une indépendance économique. Or le Mexique n’est pas pleinement économiquement indépendant. Donc sa souveraineté politique est limitée.

 

Environ 80% des exportations mexicaines vont vers les États-Unis. Les remises envoyées par les Mexicains vivant aux États-Unis constituent l’une des principales sources de devises du pays. 

 

Le gaz, l’essence et plusieurs ressources énergétiques viennent aussi des États-Unis. Le tourisme est également un secteur majeur.

 

Tout cela limite la capacité réelle du Mexique à agir librement. Le discours sur la souveraineté peut être très rentable électoralement et politiquement. Mais il ne suffit pas à changer la réalité des rapports économiques.»

 

La présidente Claudia Sheinbaum répète pourtant que la souveraineté du Mexique est sacrée. Comment concilier cette affirmation avec la dépendance économique du pays?

 

Eduardo Rosales: «C’est précisément la difficulté. Je ne dis pas que la souveraineté n’existe pas ou qu’elle ne compte pas. Mais dans un monde profondément interconnecté, le concept classique de souveraineté est insuffisant.

 

Je préfère parfois parler d’intersouveraineté ou de souveraineté partagée. Le Mexique et les États-Unis sont liés par un traité de libre-échange, par la migration, par la sécurité, par l’énergie, par les flux commerciaux.

 

On ne peut plus faire comme si chacun vivait isolé derrière sa frontière.

 

Quand certains disent que coopérer avec les États-Unis, c’est trahir la souveraineté, je crois qu’ils se trompent. La vraie question est de savoir comment organiser cette coopération. Avec quels mécanismes? Avec quels contrôles? Dans quel cadre? 

 

Si la coopération n’est pas encadrée, elle peut devenir une ingérence. Si elle est assumée et structurée, elle peut être mieux contrôlée.»

 

Dans le domaine de la sécurité, à quoi ressemble déjà la présence américaine au Mexique?

 

Eduardo Rosales: «Il y a de la coopération, de l’aide, du renseignement, de l’assistance. Mais il y a aussi parfois de l’action. Certaines opérations contre des figures du crime organisé ont été réalisées avec de l’aide américaine.

 

Je pense notamment aux opérations liées à l’élimination d’El Mencho. Elles ont été exécutées au Mexique, mais avec de l’aide et du renseignement fourni par les États-Unis. 

 

Il y a aussi eu la capture de Ryan Williams, un Canadien recherché, dans une opération où des éléments américains ont participé.

 

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On a vu des navires américains dans la mer de Cortés, dans le golfe de Californie, faire de la surveillance avec des drones. Il y a eu des survols au Michoacán. Il y a aussi eu de la coopération avec la CIA dans certaines opérations. La présence américaine est claire.»

 

Officiellement, la loi mexicaine interdit pourtant la participation d’agents étrangers sur son territoire. Que vaut cette interdiction dans les faits?

 

Eduardo Rosales: «Elle vaut ce que permet le rapport de force. En théorie, la loi mexicaine limite cette présence. Mais dans la réalité, que va faire le gouvernement mexicain? Exiger des États-Unis de retirer tous leurs agents?

 

Le Mexique doit mesurer la réaction de Washington. C’est pour cela que je crois qu’il faudrait revenir à une forme de coopération structurée, inspirée de l’ancienne Initiative Mérida, mais adaptée, modernisée, avec davantage de contrôles.

 

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Si le Mexique ne peut pas empêcher la coopération américaine, il doit au moins chercher à l’encadrer. Autrement, cela se transforme en ingérence. Il vaut mieux établir des règles précises que faire semblant que tout cela n’existe pas.»

 

Croyez-vous possible une intervention directe des forces américaines contre les cartels sur le territoire mexicain?

 

Eduardo Rosales: «Oui, cette possibilité existe. Elle est latente. Il faut regarder qui se trouve à l’ambassade des États-Unis au Mexique. Le nouvel ambassadeur, Ron Johnson, a travaillé avec la CIA, avec l’armée, et il a été en poste au Salvador. Il connaît très bien les dossiers de sécurité.

 

Il faut aussi reconnaître une réalité très dure: il y a une pénétration du narcotrafic dans les hauts niveaux de la politique mexicaine. C’est pénible à dire, c’est triste, c’est honteux, mais c’est vrai.

 

Quand un responsable américain affirme que les cartels contrôlent une partie importante du territoire mexicain, cela indigne beaucoup de gens ici. Mais il existe des régions où la pénétration du narco est évidente.

 

Dans certains endroits, les cartels ont même remplacé l’État. On le voit au Chihuahua, au Tamaulipas, au Michoacán, au Morelos et ailleurs…»

 

Les États-Unis dénoncent cette situation, mais une partie du problème vient aussi de chez eux, non?

 

Eduardo Rosales: «Bien sûr. Les armes viennent des États-Unis. La consommation de drogue est massive aux États-Unis. C’est le plus grand marché de consommation au monde. On ne peut pas faire comme si toute la responsabilité venait du Mexique.

 

Mais le Mexique doit aussi regarder sa propre responsabilité. Les cartels mexicains ont atteint des niveaux énormes de pouvoir économique, politique, militaire et social. Ils financent des campagnes. Ils infiltrent des administrations. Ils exercent parfois une influence sur des communautés entières.

 

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Pourquoi les États-Unis sont-ils aussi furieux? Parce que des politiciens mexicains liés aux cartels ont facilité l’envoi de drogue vers leur territoire. C’est cela qui alimente la pression américaine.»

 

Que devrait faire le Mexique face à cette pression?

 

Eduardo Rosales: «Le Mexique doit cesser de se draper dans la souveraineté nationale chaque fois que l’on parle de sécurité. Cela ne veut pas dire se soumettre. Cela veut dire reconnaître les faits.

 

Nous vivons dans une relation profondément asymétrique avec les États-Unis. Cette asymétrie ne disparaîtra pas parce qu’on répète le mot souveraineté. Il faut négocier. Il faut établir des marges de manœuvre. Il faut comprendre le rapport de force.

 

J’aime rappeler ce principe: dans la vie, comme personnes et comme gouvernements, nous n’avons pas ce que nous voulons, ni même ce que nous croyons mériter. 

 

Nous avons ce que nous sommes capables de négocier. Le Mexique doit donc apprendre à négocier beaucoup plus intelligemment avec les États-Unis.»

 

Le traité de libre-échange nord-américain pourrait-il devenir un autre point de tension?

 

Eduardo Rosales: «Oui, c’est l’un des grands sujets qui m’inquiètent. Je vois de gros nuages noirs à l’horizon. 

 

À court terme, je vois les relations très compliquées, avec beaucoup de tension, de confrontation, d’aspérités. Il y a trois grands dossiers: migration, commerce et sécurité.

 

La migration est relativement contrôlée pour le moment. Mais le commerce est beaucoup plus délicat. Nous approchons d’un moment important pour l’avenir du T-MEC. Y aura-t-il un accord? Probablement.

 

Mais sera-t-il encore trilatéral, entre les États-Unis, le Mexique et le Canada? Ou deviendra-t-il deux accords bilatéraux, un avec le Mexique et un autre avec le Canada?

 

Si Washington réussit à imposer deux accords bilatéraux, le grand gagnant sera les États-Unis. Ils pourront imposer leurs conditions séparément à Mexico et à Ottawa.

 

Les États-Unis peuvent dire: nous voulons parler de commerce, mais nous voulons aussi des résultats en matière de sécurité. Or, sur ce terrain, le gouvernement mexicain a d’énormes faiblesses, notamment à cause de la pénétration du narcotrafic et de la corruption.

 

Cela peut ouvrir la porte à davantage d’ingérence, à une intervention douce, à des opérations ponctuelles, à des pressions diplomatiques, à du renseignement accru, à des attaques constantes dans le discours public.

 

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Les États-Unis disposent aussi d’autres leviers. Ils peuvent menacer de fermer des consulats. Ils peuvent compliquer l’envoi d’argent par les ressortissants mexicains vers leur pays en exigeant davantage de documents d’identification. 

 

Bien des Mexicains qui envoient de l’argent à leurs proches depuis les États-Unis n’ont pas de statut légal. Comment feront-ils alors? Ce sont des mécanismes de pression très concrets.»

 

Trump peut-il aussi se tromper dans sa manière d’agir avec ses voisins?

 

Eduardo Rosales: «Oui. Les États-Unis se trompent parfois, et Trump peut mal jouer ses cartes. Regardez le Canada. Il aurait dû être plus prudent, plus mesuré.

 

S’il avait laissé la droite canadienne gagner sans provoquer inutilement l’opinion publique avec ses menaces d'annexion, il aurait peut-être eu un allié plus favorable à Ottawa.

 

Au lieu de cela, ses déclarations sur le Canada ont effrayé les Canadiens et ont changé la dynamique politique. Trump se retrouve avec un gouvernement canadien moins favorable à Washington et avec un gouvernement mexicain issu de la Quatrième Transformation, qui lui est également opposé. Sur ce plan, il a mal joué.»

 

À court terme, comment voyez-vous l’avenir des relations entre Mexico et Washington?

 

Eduardo Rosales: «Le Mexique doit mesurer beaucoup plus soigneusement sa position. Il ne s’agit pas de succomber, ni de se plier, ni de se vendre. Il s’agit de savoir négocier. Il faut faire une critique des États-Unis, bien sûr, mais aussi une autocritique mexicaine.

 

Il faut donc être prudent. Les États-Unis n’ont pas encore montré tout ce dont ils sont capables. Attention aux États-Unis d'Amérique.»