El Mencho tué: «les narcos préfèrent souvent la mort à l’extradition»

Des membres de la Garde civile patrouillent une autoroute après une vague de violence à Aguililla, ville natale du baron de la drogue El Mencho à Tierra Caliente, au Mexique, le 24 février 2026.

Mercredi le 25 février 2026, à 14:10

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El Mencho tué: «les narcos préfèrent souvent la mort à l’extradition»
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Entre rumeurs, fausses pistes et propagande en ligne, la chute d’El Mencho n’est pas facile à décrypter. Depuis la capitale américaine, le politologue Omar García-Ponce nous aide à y voir plus clair. Entretien.

 

La mort de Nemesio Oseguera Cervantes, alias «El Mencho», chef du cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), constitue l’un des événements les plus marquants de la lutte contre le narcotrafic au Mexique, et plus largement en Amérique depuis deux décennies.

 

Pour le politologue Omar García-Ponce, professeur à l’Université George Washington et spécialiste des organisations criminelles transnationales, cette opération pourrait même dépasser en importance la capture définitive de Joaquín «El Chapo» Guzmán, en 2016.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: On parle d’un véritable moment historique. Après près de vingt ans d’impunité, El Mencho est  tombé. Partagez-vous cette lecture? 

 

Omar García-Ponce: «Oui, je pense qu’on peut le dire. La capture — ou la neutralisation, comme disent les autorités — d’El Mencho est probablement l’opération la plus importante dans l’histoire récente de la lutte contre le narcotrafic au Mexique. Elle est peut-être même plus importante que la chute d’El Chapo.

 

Le cartel Jalisco Nueva Generación est aujourd’hui une organisation plus puissante, mieux armée et qui a connu une expansion extrêmement rapide. 

 

Lire notre reportage: Mexique: un calme fragile après la chute d’El Mencho

 

C’est un cartel qui possède une présence pratiquement nationale et une capacité de violence très élevée. Il a accumulé beaucoup de ressources financières et militaires, et il a terrorisé plusieurs communautés au Mexique depuis de nombreuses années.»

 

On entend aussi beaucoup parler du recrutement forcé de jeunes, parfois de migrants, et même de trafic humain. Est-ce quelque chose de spécifique au CJNG ou est-ce plutôt une pratique répandue dans les cartels?

 

Omar García-Ponce: «Je ne pense pas que ce soit spécifique à ce cartel. Le recrutement de jeunes en situation de précarité est une stratégie que plusieurs organisations criminelles utilisent au Mexique.

 

Le politologue Omar García-Ponce. Photo: Center for Global Development.

 


Cela dit, le CJNG possède une structure organisationnelle particulièrement sophistiquée et une capacité d’expansion très importante. 

 

C’est une organisation qui a réussi à s’implanter dans de nombreuses régions et qui dispose d’une influence considérable.»

 

On voit circuler énormément d’informations contradictoires sur les réseaux sociaux. Certains affirment même que Mexico aurait préféré la mort d’El Mencho à son extradition vers les États-Unis. Comment interpréter cette avalanche de rumeurs?

 

Omar García-Ponce: «Oui, j’ai vu ces rumeurs, mais il est très difficile de savoir ce qui est vrai. Ce qui est clair, en revanche, c’est qu’éliminer ou capturer El Mencho était une priorité pour les autorités. 

 

En ce qui concerne les détails de l’opération, il y a encore beaucoup d’informations qui ne sont pas publiques.

 

On sait aussi que les États-Unis et le Mexique collaborent depuis longtemps en matière de renseignement contre les cartels. Il est donc probable que certaines informations cruciales aient été partagées, mais les détails restent inconnus.»

 

On parle aussi beaucoup de sa compagne, qui aurait permis de localiser El Mencho. Mais les versions changent constamment. Que sait-on réellement?

 

Omar García-Ponce: «Il y a effectivement beaucoup de désinformation. Certaines sources identifient différentes personnes comme étant sa compagne, mais plusieurs de ces informations semblent fausses.

 

La version officielle indique simplement qu’il se trouvait avec une partenaire sentimentale et que cela a aidé les autorités à le localiser. Au-delà de cela, il n’y a pas de confirmation fiable.

 

Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle et la vitesse des réseaux sociaux, il devient de plus en plus difficile de distinguer les rumeurs des faits.»

 

On pense aussi au rôle déterminant de la pression américaine, dans un contexte de résurgence de la doctrine Monroe… Est-ce que cette dimension géopolitique joue un rôle dans ce qui vient de se passer?

 

Omar García-Ponce: «La pression du gouvernement américain est certainement un facteur important. Les États-Unis sont très préoccupés par la question du fentanyl et par l’influence des cartels mexicains.

 

À ce sujet: El Mencho abattu au Mexique: «la coopération relancée avec les USA»

 

Mais il faut aussi prendre en compte l’évolution de la stratégie mexicaine elle-même. Pendant le mandat d’Andrés Manuel López Obrador (2018-2024) la rhétorique officielle mettait l’accent sur l’idée de ‘’’abrazos, no balazos’’, c’est-à-dire une approche qui cherchait à comprendre les causes sociales de la violence.

 

Cependant, dans les faits, il y a quand même eu une militarisation importante de la sécurité publique, notamment avec la création de la Garde nationale, en 2019.»

 

Justement, est-ce qu’on assiste aujourd’hui à une rupture avec cette philosophie «pacifiste» préconisée aussi par le président Petro en Colombie?

 

Omar García-Ponce: «Je dirais qu’il y a plutôt une évolution. La stratégie actuelle repose sur plusieurs piliers.

 

Il y a d’abord l’idée de s’attaquer aux causes de la violence à long terme, notamment en offrant davantage d’opportunités aux jeunes.

 

Ensuite, il y a la consolidation de la Garde nationale comme principal instrument de lutte contre le crime organisé.

 

Mais l’élément le plus important, à mon avis, est le renforcement des capacités de renseignement et d’enquête. Le gouvernement cherche aussi à améliorer la coordination entre les autorités fédérales et les gouvernements locaux.

 

Ce type de stratégie peut être plus efficace que des opérations purement militaires.»

 

Pour l’instant, les représailles semblent limitées. Je suis actuellement dans l’État de Oaxaca et il y a eu quelques incidents dans l’isthme, mais la situation reste relativement calme. Faut-il s’attendre à d’autres épisodes de violence?

 

Omar García-Ponce: «C’est possible. Historiquement, lorsqu’un chef de cartel est capturé ou tué, cela entraîne souvent une période de violence.

 

Cela arrive parce que différentes factions se disputent le contrôle de l’organisation ou certains territoires.

 

Vue aérienne de la maison où séjournait le baron de la drogue mexicain «El Mencho» avant son arrestation au «Tapalpa Country Club» à Tapalpa, dans l’État de Jalisco, au Mexique, le 24 février 2026. Photo: Ulises RUIZ pour l’AFP.

 

 

Mais le CJNG est déjà un cartel très fragmenté. Plusieurs groupes qui le composent fonctionnent avec une certaine autonomie.

 

Dans ce contexte, déclencher une guerre interne pourrait être très coûteux pour eux. Le risque existe, mais il est peut-être moins élevé que ce que certains analystes anticipent.

 

Pour les chefs de cartel, le pire scénario est souvent de se retrouver devant un tribunal fédéral américain.

 

Aux États-Unis, il devient pratiquement impossible d’échapper à la justice. Les peines sont longues et les possibilités de corruption sont extrêmement limitées.

 

C’est pourquoi certains préfèrent parfois mourir plutôt que d’être extradés. Aujourd’hui, cette menace est plus crédible qu’elle ne l’était il y a quelques années.»

 

Dernière question. Est-ce que la chute d’El Mencho peut réellement réduire le trafic de fentanyl vers les États-Unis?

 

Omar García-Ponce: «Je ne pense pas qu’il faille s’attendre à une réduction importante à court terme. Le fentanyl a profondément transformé le trafic de drogue.

 

C’est une substance beaucoup plus facile à produire et à transporter que les drogues traditionnelles. De très petites quantités suffisent pour produire un nombre énorme de doses.

 

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On peut transporter dans un sac à dos suffisamment de fentanyl pour produire des centaines de milliers de doses létales.

 

Même si le CJNG est fortement impliqué dans ce trafic, la structure du marché rend ce commerce extrêmement difficile à éradiquer.»