Être journaliste au Mexique: dire la vérité sans devenir martyr

Le journaliste mexicain Humberto Torres, le 13 mars 2026 dans la ville de Oaxaca de Juárez, au Mexique. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

Dimanche le 22 mars 2026, à 20:10

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Être journaliste au Mexique: dire la vérité sans devenir martyr
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Journaliste depuis 46 ans à Oaxaca, Humberto Torres revient sur les mutations du métier entre censure, violence et révolution technologique. Un témoignage important sur les risques, dérives et exigences du journalisme au Mexique.

 

Libre Média a rencontré Humberto Torres au Zócalo de la ville de Oaxaca, dans le sud du Mexique. Son expérience permet de saisir concrètement les conditions dans lesquelles s’exerce aujourd’hui le journalisme au pays de Frida Kahlo. Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Vous êtes journaliste depuis 46 ans à Oaxaca. Comment avez-vous commencé?

 

Humberto Torres: «Depuis quarante-six ans, oui. J’ai commencé ici, à Oaxaca, avec le journal El Imparcial. Toute ma vie, j’ai été reporter, et je le suis encore aujourd’hui. Depuis 1985, j’ai une chronique qui s’appelle Las plumas del tecolote. 

 

À côté de ça, j’ai aussi travaillé à la radio, à une époque où les reporters ne parlaient pas: on envoyait l’information et c’était le présentateur qui la lisait. J’ai aussi participé à la télévision publique, CORTV, qui était pratiquement la seule option. 

 

Aujourd’hui, j’anime un portail d’information du même nom que ma chronique et un programme, Decisiones de poder, diffusé sur Internet. 

 

Si vous êtes dérangeant pour le gouvernement, c’est que vous faites bien votre travail.

 

On essaie de se maintenir actifs, parce que les besoins d’information à Oaxaca sont énormes et il faut chercher toutes les alternatives pour communiquer avec la population.»

 

Vous avez vu évoluer le métier sur plusieurs décennies. Quelles sont les grandes différences entre le journalisme d’hier et celui d’aujourd’hui?

 

Humberto Torres: «Quand j’ai commencé, dans les années 70-80, on apprenait le métier dans les rédactions. On travaillait avec des journalistes plus anciens qui s’étaient formés eux-mêmes sur le terrain. Ça nous obligeait à être plus professionnels. 

 

Il y avait aussi une forte concurrence: si un autre journal publiait une information avant vous, votre éditeur vous le reprochait. Il vous disait: "On vous a battu." Alors vous deviez améliorer votre rédaction, rendre vos reportages plus précis, mieux structurés.

 

On insistait aussi davantage sur les genres journalistiques: la chronique, le reportage, l’entrevue, l’article de fond. 

 

Puis, peu à peu, des journalistes formés à l’université sont arrivés, notamment de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM) ou de l’École de journalisme Carlos Septién, pour nous enseigner des méthodes plus "académiques". 

 

Mais malgré cela, quand ces diplômés arrivaient dans les rédactions, ils manquaient souvent d’expérience de terrain. Ils savaient écrire en théorie, mais il leur manquait le métier, l’olfato, le flair journalistique.

 

Moi, j’ai eu la chance de travailler à la fois avec les anciens et avec les nouvelles générations. J’observais leurs défauts, mais aussi leurs qualités, et j’essayais d’apprendre de tous. Aujourd’hui encore, après tant d’années, je continue d’apprendre.»

 

L’évolution de la technologie a dû transformer les façons de faire. 

 

Humberto Torres: «La technologie nous a complètement dépassés. Moi, je viens du temps de la machine à écrire, de l’imprimerie traditionnelle. Aujourd’hui, en une heure, on peut produire un journal entier de manière numérique!

 

Les jeunes maîtrisent parfaitement les outils, les réseaux sociaux. Mais le métier reste exigeant. Et ces avancées s’accompagnent d’un revers: la désinformation. On est entourés de mensonges — et personne n’y échappe complètement. Il faut apprendre tous les jours.»

 

En matière de liberté d’expression, la situation s’est-elle améliorée?

 

Humberto Torres: «Aujourd’hui, on peut dire beaucoup plus de choses, surtout grâce aux réseaux sociaux. 

 

Avant, si vous écriviez quelque chose contre le gouvernement, la censure arrivait immédiatement. Les éditeurs pouvaient vous dire clairement: "Ici, vous écrivez ce que je vous dis."

 

Il y avait un contrôle très fort. Je me souviens d’un cas de corruption au début des années 80. J’ai publié une première partie. La seconde n’est jamais sortie.

Celui qui a peur n’est pas fait pour ce métier.

 

Avec le temps, on développe aussi une autre forme de censure: l’autocensure. On se dit: "Ça ne sera pas publié, alors pourquoi écrire?" Ça aussi, c’est dangereux.»

 

Avez-vous déjà eu peur dans votre travail?

 

Humberto Torres: «Heureusement, non. Celui qui a peur n’est pas fait pour ce métier. En réalité, ce qui protège, ce sont les arguments, les preuves, les sources.

 

Si votre travail est solide, il y a un certain respect, même de la part du pouvoir. Vous vous construisez un prestige et une réputation, et cela vous protège en partie.

 

Mais les choses changent lorsqu’on se retrouve face à la délinquance: on comprend vite qu’il ne s’agit pas de devenir des martyrs.

 

Parce qu’eux [les groupes criminels, ndlr] peuvent vous faire n’importe quoi. Les risques existent depuis longtemps, mais aujourd’hui ils sont plus visibles, notamment à cause de l’impunité.»

 

Justement, pourquoi certains journalistes sont-ils assassinés?

 

Humberto Torres: «Cela dépend des sujets abordés. Il y a des thèmes très délicats, bien sûr. Quand on s’y attaque, on sait qu’il peut y avoir des conséquences, parfois sans avertissement. 

 

Parfois, ce sont des agressions sur le moment, lors d’une couverture. Mais parfois, on vous fait comprendre, de manière plus discrète: "Arrêtez avec ça." Et là, vous comprenez à quoi vous vous exposez.»

 

Vous avez couvert la montée du narcotrafic à Oaxaca. Comment cela a-t-il évolué?

 

Humberto Torres: «Avant, les disparitions ou le narcotrafic étaient des cas extraordinaires. Ils existaient peut-être, mais on ne les connaissait pas. Aujourd’hui, c’est devenu une réalité quotidienne.

 

Oaxaca était surtout une zone de passage. Mais avec le temps, il y a eu des disputes pour le contrôle du territoire et du trafic. Cela a entraîné une montée de la violence. Les gens le voient maintenant, ils en ont pris conscience.


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Je me souviens d’un épisode très marquant dans la région de l’isthme de Tehuantepec, sur la route entre Salina Cruz et Tehuantepec. 

 

Des collègues avaient commencé à publier des informations sur la présence du narcotrafic. Ils ont reçu des menaces: "Arrêtez de publier ça." Ils ont continué.

 

Un matin, une camionnette a été attaquée à l’arme automatique. À bord se trouvaient deux vendeurs de journaux — des voceadores — et un autre employé. Ils ont été abattus.

 

Après cet événement, beaucoup de journalistes ont fui. D’autres ont commencé à publier sans signer leurs articles, pour se protéger. Cela a changé la manière de travailler.»

 

Cette insécurité est-elle instrumentalisée politiquement? Je pense à des gouvernements qui vont utiliser la peur pour renforcer le contrôle sur la population. 

 

Humberto Torres: «Je pense surtout qu’il y a une inquiétude réelle de la population. Les gens sentent que la situation s’est dégradée. 

 

Les autorités reconnaissent elles-mêmes que certaines régions sont plus touchées, notamment l’isthme ou certaines zones côtières.

 

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Il y a de la délinquance, c’est un fait. Sans doute pas autant que dans le Sinaloa ou le Guerrero, mais elle existe, et elle préoccupe les gens.»

 

Quels sujets traitez-vous principalement aujourd’hui?

 

Humberto Torres: «Je me concentre surtout sur les sujets locaux, parce que c’est là que j’ai le plus de connaissance. Les conflits agraires, par exemple, sont très fréquents ici. Les questions de sécurité aussi, y compris la délinquance du quotidien.

 

Je traite aussi du manque d’eau dans la région, qui est un problème structurel et appelé à empirer. 

 

Et bien sûr, la critique du gouvernement. Mais pas une critique gratuite: une critique avec des arguments.

 

Si vous êtes dérangeant pour le gouvernement, c’est que vous faites bien votre travail. Mais il faut le faire avec responsabilité. Dans mon émission, par exemple, je donne mon opinion, mais je ne prétends pas détenir la vérité. Il faut ouvrir le débat.»

 

Avez-vous eu des problèmes avec le pouvoir en place?

 

Humberto Torres: «Dans le passé, oui, surtout avec le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), autour des années 2000.

 

Depuis l’arrivée du parti MORENA en 2018, non. Jusqu’à présent, il y a du respect pour la liberté d’expression. J’espère que cela va continuer.»

 

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes journalistes?

 

Humberto Torres: «Il faut avoir de la force, du courage, de la détermination. Et surtout être conscient que dire la vérité est une responsabilité.

 

Mais il faut aussi comprendre que les journalistes restent un maillon très fragile. Quand on est attaqué, on est souvent seul. On ne bénéficie pas toujours du soutien dont d’autres peuvent disposer. Il faut être plus solidaires entre collègues. 

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C’est un métier qui demande beaucoup. Il faut parfois sacrifier du temps avec sa famille. Il faut être prêt à cela.

 

Et surtout, il faut trouver un équilibre: dire les choses avec fermeté, mais aussi avec prudence. Parce que, je le répète, il ne s’agit pas de devenir des martyrs.»