Alexandre Jardin: «la peur engage une restriction glaçante des libertés»

L'écrivain français Alexandre Jardin pose lors d'une séance photo à Paris, le 30 juin 2023. Photo: Joel SAGET pour l’AFP.

Lundi le 16 juin 2025, à 11:00

Écouter l'article
Alexandre Jardin: «la peur engage une restriction glaçante des libertés»
0:000:00

Il s’oppose aux ZFE, ces zones urbaines qui excluent en France, au nom de l’environnement, des millions d’automobilistes. Alexandre Jardin dénonce une loi de «ségrégation sociale». Entretien avec un écrivain aussi célèbre qu’engagé.

 

Alexandre Jardin figure parmi les écrivains contemporains les plus lus dans la francophonie. Au début de l’année 2025, il a lancé le mouvement des #Gueux, réclamant l’abrogation en France des «zones à faibles émissions (ZFE)», qui excluent plusieurs millions d’automobilistes des grandes villes de l’Hexagone. 

 

Après des mois de bataille, et un ouvrage diffusé à plus de 80 000 exemplaires, l’homme de lettres a remporté une première victoire au Parlement français le 28 mai dernier, en poussant l’adoption d’un amendement de suppression des ZFE. 

 

 

Courtoisie Éditions Michel Lafon.

 

 

Ce lundi, les troupes d’Emmanuel Macron ont cependant annoncé qu’elles voteraient pour leur rétablissement, malgré l’opposition de 80% de la population

 

À la veille du scrutin, Alexandre Jardin lance une virulente charge contre cette mesure liberticide dans Libre Média. Entretien. 

 

Rémi Tell: Pouvez-vous dire au public québécois ce qui a poussé un écrivain de premier plan à se mettre en risque pour supprimer les ZFE? 

 

Alexandre Jardin: «Je l’ai fait parce que la loi instaurant les ZFE est une loi de ségrégation sociale et de partition territoriale. Avec elle, nous sommes brusquement sortis de l’ordre républicain. 

 

Quel que soit le prétexte, on ne peut pas créer de sous-citoyens, exclus de leur propre territoire. Il fallait donc engager cette bataille, contre un texte portant atteinte à la liberté, à l’égalité et à la fraternité.

 

Je me sens profondément citoyen et républicain. Il m’a paru impossible de laisser passer une telle mesure.»

 

Vous avez rencontré plusieurs ministres au cours de ces semaines de lutte. Les avez-vous sentis sincères dans leur désir de protéger les citoyens de la pollution, ou soupçonnez-vous que le projet soit autre? 

 

Alexandre Jardin: «J’ai trouvé auprès d’eux un niveau de déconnexion à peine croyable. S’agit-il d’une volonté consciente de nuire, ou d’une expression du mépris poussée à son maximum? 

 

Quoi qu’il en soit, leur slogan pourrait être: "ce que tu vis, je m’en fous". La culture du mépris de l’autre a pris des proportions institutionnelles et décomplexées. Aucun humaniste ne peut supporter cela. 

 

 

L’agitation de la peur est devenue la spécialité du centre. Autrefois, ces méthodes étaient réservées aux extrêmes.

 

 

Quand j’ai demandé à la ministre française de la transition énergétique [Agnès Pannier-Runacher, ndlr] si elle avait évalué la destruction de valeur pour les milieux populaires – dont la voiture deviendrait invendable avec les ZFE –, elle a décroché son téléphone devant moi pour se renseigner. 

 

Je lui ai donc fait remarquer que, par ce geste, elle m’apportait la preuve qu’elle n’en savait rien. Je n’en revenais pas!» 

 

Au cours des dernières années, la santé et l’écologie ont souvent été brandies pour justifier des restrictions de liberté. S’agit-il de motifs légitimes, selon vous? 

 

Alexandre Jardin: «Tout le monde voit bien que les logiques de peur engagent une restriction glaçante des libertés. 

 

Aujourd’hui, il y a un usage intensif de la peur en France. Cela nous emmène très loin d’un fonctionnement démocratique normal, sur une pente toujours plus dangereuse, puisque si l’on souhaite totalement protéger le citoyen, il ne reste plus qu’à le mettre en prison. 

 

À lire aussi: Pour un Québec prospère et une approche équilibrée en environnement

 

C’est une dynamique proprement diabolique, jouant sur le ressort du populisme le plus pur. Longtemps, je n’avais pas imaginé que le populisme centriste puisse exister et devenir si virulent. C’est sidérant. 

 

L’agitation de la peur est devenue la spécialité du centre. Autrefois, ces méthodes étaient réservées aux extrêmes. On assiste à un curieux renversement de l’Histoire.»

 

En France, de nombreux mouvements contestataires se sont succédé depuis 2017 et la première élection d’Emmanuel Macron. La plupart ont échoué. Comment expliquez-vous que sur les ZFE, il ait été possible d’arrêter le gouvernement? En d’autres termes, quels sont les ingrédients de cette victoire? 

 

Alexandre Jardin: «On a mis l’opinion publique de notre côté. Au moment du vote, les députés qui étaient contre nous ont préféré partir aux toilettes plutôt que d’affronter leurs électeurs...  

 

Mais depuis hier soir, le parti d’Emmanuel Macron a décidé de ne même plus voter sa propre loi de simplification, par laquelle les oppositions ont introduit l’amendement de suppression des ZFE. 

 

On nage en pleine folie. Les partisans du président se comportent comme une armée défaite qui, battant en retraite, brûlerait tout sur son passage. Il s’agit d’une véritable crise de régime.»

 

Craignez-vous que les troupes d’Emmanuel Macron parviennent à rétablir les ZFE, lors du vote de demain à l’Assemblée nationale? 

 

Alexandre Jardin: «Huit Français sur dix ne veulent plus entendre parler des ZFE. Si le parti présidentiel maintient sa position demain lors du vote solennel, alors cela signifiera qu’Emmanuel Macron et ses soutiens ont définitivement quitté l’orbite démocratique. 

 

Plus ils perdent la bataille de l’opinion, plus ils se durcissent et font sécession. C’est tragique.»

 

Quoi qu’il arrive, on comprend que vous n’en resterez pas là. Quels sont les prochains combats que vous entendez mener, et pourquoi? 

 

Alexandre Jardin: «Nous allons aussi engager une lutte massive pour faire annuler la loi de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui prévoit 300 milliards d’euros d’investissements dans les éoliennes et le photovoltaïque. 

 

Nous n’en avons pas besoin, car l’énergie produite en France est déjà largement décarbonée. Surtout, la PPE va faire doubler la facture d'électricité des ménages, que personne n’a évidemment informés... 

 

À lire aussi: Boualem Sansal: «le wokisme est quasiment devenu une institution»

 

Le 28 juin prochain, Les #Gueux seront aux côtés des pêcheurs, de la coordination rurale et de nombreux Maires pour dire tous ensemble: "ça suffit!" 

 

Nous devons revenir à une logique démocratique. Rendez-vous compte que le gouvernement a tenté de faire passer la PPE par simple décret [donc sans vote, ndlr], alors qu’elle représente six fois le budget de l’éducation nationale? Il s’agit bien d’une crise de régime.»