Dans un opuscule qui fait beaucoup parler, le professeur Jean-François Caron affirme que la souveraineté du Québec est devenue irréalisable en raison de l’orientation collectiviste du mouvement nationaliste.
Le Parti québécois veut réaliser l’indépendance du Québec. Pour y parvenir, il semble miser sur une alliance avec Québec solidaire, un pari risqué selon le politologue Jean-François Caron, observateur avisé de la scène politique et auteur de La souveraineté improbable. Pour lui, cette stratégie s’avère non seulement inefficace, mais carrément contre-productive. Entretien.
Simon Leduc: Dans votre essai, vous affirmez que la réussite du projet d’indépendance est compromise en raison de Québec solidaire. Que voulez-vous dire exactement par-là?
Jean-François Caron: «Le PQ pense que Québec solidaire est un allié naturel dans sa quête de souveraineté. Mais pour QS, l’indépendance du Québec n’est pas une fin en soi: c’est un simple outil, un moyen pour mettre en œuvre sa révolution socialiste. Ce n’est pas leur objectif principal.
En réalité, la majorité des militants de QS sont fédéralistes ou indifférents à la question nationale. C’est une alliance contre nature. Elle nuit au PQ, car elle l’ancre solidement à gauche, ce qui a pour effet d’éloigner les indépendantistes conservateurs.
Ces derniers craignent qu’un Québec souverain sous la gouverne du PQ adopte une constitution truffée de valeurs progressistes qui ne respecteraient pas leur vision du monde.
Les leaders péquistes savent que cette proximité avec QS est néfaste, mais ils refusent d’y renoncer. Pourtant, pour moi, QS est aujourd’hui le pire ennemi de la souveraineté et du Parti québécois.»
Vous affirmez aussi que le PQ insiste trop sur les valeurs collectives et oublie les libertés individuelles. Pouvez-vous nous expliquer cette distinction?
Jean-François Caron: «Je propose de penser une société libérale à partir de trois niveaux: les normes, les principes et les valeurs.
D’abord, les normes. Ce sont des idées fondamentales qui ne sont pas sujettes à débat dans une démocratie libérale. La souveraineté populaire, la liberté individuelle, la séparation de l’Église et de l’État, ce sont des piliers. Ce sont des socles sur lesquels repose l’ensemble du système.
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Ensuite, on trouve les principes, qui sont des déclinaisons pratiques de ces normes. Par exemple, le principe de l’autodétermination des peuples découle directement de la souveraineté populaire.
Un peuple peut choisir de devenir indépendant ou de rester dans une fédération. Le principe de la laïcité, quant à lui, découle de la séparation de l’Église et de l’État. Ces principes peuvent faire l’objet de débats dans l’espace démocratique.
Enfin, il y a les valeurs. Ce sont les idéologies politiques portées par les partis: social-démocratie, conservatisme, écologisme, etc. Elles varient et alimentent le débat public.»
Et dans ce cadre, où se situe le problème du Parti québécois?
Jean-François Caron: «Le problème, c’est que le PQ se concentre uniquement sur un principe: l’autodétermination des peuples. Il valorise la souveraineté populaire, mais néglige complètement une autre norme fondamentale: la liberté individuelle.
Un véritable libéral ne peut pas se satisfaire d’une telle approche. Il ne peut pas appuyer un projet sans connaître d’avance les garanties qui encadreront les droits fondamentaux. Le discours de PSPP est centré sur la liberté collective, sur l’idée d’un peuple qui choisit son destin.
C’est important, bien sûr. Mais dans une société libérale, ça ne suffit pas. Il faut aussi garantir les droits et libertés de chacun. On ne peut pas mettre de côté la liberté individuelle simplement parce qu’elle ne cadre pas avec un projet plus collectif.»
Est-ce que ce manque d’équilibre dans le discours du PQ nuit à son attractivité?
Jean-François Caron: «Absolument. Les libéraux classiques — des gens comme moi, qui croient à la fois à la souveraineté populaire et aux droits individuels — sont sceptiques.
On ne veut pas donner un chèque en blanc au PQ. On veut s’assurer que dans un Québec indépendant, nos libertés seront pleinement garanties.
Mais le PQ répond toujours la même chose: "On fera l’indépendance d’abord, ensuite on écrira une constitution." C’est une erreur. Dans une perspective libérale, les normes doivent être connues et acceptées avant la rupture. Sinon, on demande aux électeurs de signer un contrat sans lire les clauses.»
Que devrait faire le PQ pour obtenir l’appui des libéraux classiques?
Jean-François Caron: «Il doit rééquilibrer son discours. Il faut qu’il affirme clairement que la liberté individuelle sera une norme fondamentale d’un Québec souverain. Il doit rassurer ceux qui ont peur d’un glissement autoritaire ou idéologique.
Tant que ce message ne sera pas clair, le camp du OUI ne dépassera pas les 30% d’appuis.»
Pensez-vous que le PQ est capable de faire un tel virage?
Jean-François Caron: «Honnêtement, j’en doute. Le Parti québécois est encore très attaché à son ADN social-démocrate. Il semble incapable de penser un projet d’indépendance qui ne passe pas par la gauche.
Pourtant, pour réussir, il doit construire des ponts avec les conservateurs et les libéraux classiques. Il doit ouvrir son projet à une diversité d’idées.»
En conclusion, quel est votre pronostic pour l’avenir du projet souverainiste tel que porté par le PQ?
Jean-François Caron: «Si le PQ continue à courtiser Québec solidaire et à ignorer les inquiétudes des libéraux classiques, son projet de souveraineté est condamné à stagner. Il restera un rêve pour 30% de la population, incapable de rallier une majorité.
Pour franchir la barre des 50%, il faudra sortir du carcan idéologique actuel.»











