Trente ans après le référendum de 1995, Christian Dufour estime qu’un nouvel échec référendaire affaiblirait encore le Québec. Le politologue plaide plutôt pour une reconnaissance constitutionnelle de son caractère distinct. Entrevue.
Le 30 octobre 1995, le mouvement souverainiste subissait une défaite crève-cœur face aux forces fédéralistes. Trente ans plus tard, le Parti québécois semble sur le point de reprendre le pouvoir avec l’engagement de déclencher un troisième référendum sur la souveraineté.
Pour l’essayiste et chroniqueur Christian Dufour, la stratégie de Paul St-Pierre Plamondon (PSPP) est contre-productive, car tout indique que les chances de succès d’un tel référendum sont très faibles. S’il concrétise son projet phare, le PQ risque d’affaiblir encore davantage le Québec avec une nouvelle défaite référendaire.
Selon Dufour, le Québec devrait plutôt négocier bilatéralement avec Ottawa pour faire inscrire dans la Constitution canadienne une clause reconnaissant son statut de société distincte à majorité francophone, une approche plus réaliste.
Simon Leduc: Le camp du OUI a perdu de justesse en 1995. Comment expliquez-vous cette défaite?
Christian Dufour: «Jacques Parizeau a dit que la défaite du OUI (49,4%) avait été causée par l’argent et le "vote ethnique". Ce fut une déclaration maladroite, qui a eu des conséquences négatives pour le Québec jusqu’à aujourd’hui.
Si, objectivement, il y avait une part de vérité, le dire à ce moment précis fut une erreur.
Leur mince défaite a laissé un goût amer. Après coup, on a appris que le camp du NON (50,58%) n’avait pas respecté toutes les règles, mais il a quand même gagné.
Environ 150 000 Canadiens manifestent le 27 octobre à Montréal pour inciter les Québécois à voter contre la sécession lors du référendum du 30 octobre. Photo: André PICHETTE pour l’AFP.
Le résultat ne fut pas à ce point clair, car le NON avait utilisé des tactiques discutables. Mais dans ce genre d’exercice, on gagne ou on perd.»
Le faible soutien de la région de Québec a-t-il contribué à la défaite du OUI?
Christian Dufour: «Les gens de cette région ne sont pas très nationalistes. Si la population de Québec avait appuyé le OUI dans la même proportion que le reste du Québec, les souverainistes auraient triomphé. Mais il y a bien d’autres facteurs expliquant ce résultat serré.»
Pourquoi le PQ n’a-t-il pas déclenché un autre référendum après une défaite aussi mince?
Christian Dufour: «Lucien Bouchard a choisi de ne pas s’y risquer. La société québécoise était essoufflée, divisée, sonnée par l’expérience. Il faut rappeler que c’est grâce à Bouchard que les souverainistes ont failli l’emporter.
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Sous Parizeau, le camp du OUI stagnait. Je ne vois pas aujourd’hui une figure politique de la trempe de M. Bouchard capable de rallier les Québécois autour d’un troisième référendum. Lui-même a d’ailleurs mis en garde PSPP contre les conséquences d’un nouvel échec.»
Cette défaite a-t-elle affaibli le Québec face au reste du Canada?
Christian Dufour: «Oui, profondément. Les propos de Parizeau ont braqué le reste du pays contre nous et contribué à la diabolisation du souverainisme québécois.
Le fédéral en a profité pour renforcer son emprise, notamment avec la Loi sur la clarté référendaire. Les revers de 1980 et de 1995 ont eu des conséquences néfastes.
Avant d’envisager un troisième référendum, le chef du PQ devrait comprendre qu’un autre échec porterait atteinte à la force politique du Québec, plus encore qu’au simple débat entre fédéralisme et souveraineté.»
Le PQ pourrait bientôt prendre le pouvoir. Appuyez-vous la démarche de PSPP?
Christian Dufour: «Le contexte actuel est défavorable au souverainisme. Les Québécois soutiennent le PQ surtout pour tourner la page sur la CAQ, pas par ferveur indépendantiste.
PSPP s’est enfermé dans un cul-de-sac avec sa promesse de référendum à tout prix. Si les Québécois accordent un mandat majoritaire au PQ, ce sera peut-être pour rejeter ensuite son projet souverainiste.
Le premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, sourit en quittant un bureau de vote après avoir voté lors du référendum sur l’indépendance du Québec à Montréal, le 30 octobre 1995. Photo: André PICHETTE pour l’AFP.
L’ambivalence du peuple québécois est profonde, au cœur même de son identité. Déclencher un autre référendum sans réelle chance de victoire serait irresponsable.»
Que pourrait faire le Québec pour obtenir un statut particulier au sein du Canada?
Christian Dufour: «Le gouvernement Legault aurait dû proposer l’inscription dans la Constitution du caractère distinct d’une société québécoise à majorité francophone.
Cela pourrait se faire bilatéralement, sans l’appui des autres provinces, contrairement à l’accord du Lac Meech.
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Un tel gain amènerait les tribunaux à interpréter la Constitution en tenant compte de cette réalité québécoise, renforçant juridiquement des mesures comme la loi 101 ou la laïcité.
Revenir aujourd’hui avec un référendum est une erreur stratégique.
Une clause constitutionnelle ferait avancer le Québec sans être incompatible avec une indépendance éventuelle. La Constitution, c’est du pouvoir — l’inscription du multiculturalisme en 1982 en est la preuve.»
Certains affirment que le fait français disparaîtra si le Québec ne devient pas souverain.
Christian Dufour: «C’est un discours alarmiste. Le Québec existe depuis 400 ans, enraciné dans l’histoire et doté d’une grande force d’inertie. Notre peuple a survécu à la Conquête britannique et a maintenu son identité au fil du temps long.
Le peuple québécois est plus important que la souveraineté ou le référendum.
Au-delà d'une nouvelle version d'un misérabilisme qui n'a plus sa place en 2025, il n'y a pas de doute à mes yeux que le Québec nous survivra à tous et à toutes, plus particulièrement à ceux qui ont oublié que cette vieille et puissante nation n'a pas commencé en 1960, prêts à sacrifier une partie de l'avenir de leurs enfants pour vivre une chimérique aventure référendaire qu'ils ont toutes les chances de perdre.
Exemple parmi bien d'autres de ce qu'on peut faire dans le contexte actuel: pourquoi n'impose-t-on pas la loi 101 dans les Cégeps, mesure structurante qui serait pas mal plus efficace maintenir le caractère français du Québec qu'un référendum perdant?»













