La France va-t-elle basculer dans la guerre civile?

Des policiers anti-émeute français regardent un camion brûler à Nantes, dans l'ouest de la France, au début du 1er juillet 2023, tandis que la France traverse une période chaotique. Photo: Sébastien SALOM-GOMIS pour l’AFP.

Dimanche le 2 juillet 2023, à 16:10

La France vit une flambée de violence sans précédent depuis la guerre d'Algérie. Dans le prophétique roman Guérilla, Laurent Obertone imaginait des événements d'une actualité brûlante. Entrevue avec un auteur visionnaire.

 

Centaines de voitures brûlées, grue en flammes à Toulouse, pharmacie qui s'effondre à Montargis, appartements en feu sous le tir de mortiers, centre commercial défoncé au camion, domicile d'un maire attaqué à la voiture-bélier, magasins pillés à Paris, Lyon et dans d'autres villes, riverains passés à tabac, homme sorti d’un camion et tabassé, prostituées canardées au mortier à La Courneuve, distributeurs défoncés à l’explosif ou encore, individu se promenant avec une tronçonneuse, etc.; cette liste est non exhaustive. 

 

«Grâce aux réseaux sociaux, les médias sont obligés d'en parler»

 

Des quatre nuits de soulèvement d'une partie des jeunes de quartiers, commencé mercredi, les vidéos de la Toile sont glaçantes. Pour s'en assurer, un simple clic #émeutes sur Twitter suffisait jusqu'à samedi soir. 

 

À l'heure où sont écrites ces lignes, des centaines de policiers ont été blessés et plus de 700 commerces – dont des armureries – ont été pillés, un bilan qui devrait s'alourdir dès cette nuit. 

 

Cette flambée de violence fait suite à la mort de Nahël M., un jeune homme de 17 ans. Conduisant sans permis, il a été tué à bout portant par un policier à Nanterre, en banlieue parisienne, pour un refus d'obtempérer. Les circonstances exactes du drame restent à être déterminées par l'enquête. 

 

Dans son prophétique roman Guérilla, Laurent Obertone imagine une France tombant en guerre civile à la suite d’un différend entre jeunes de cités et policiers. Il y a encore quelques semaines, cette trilogie paraissait exagérée. Aujourd'hui, elle est plus que jamais d'actualité. 

 

«Il n'y a rien de surprenant dans cette flambée de violence, ça aurait même pu arriver plus tôt. Tous les jours en France, des milliers d'actes de violence physique se passent dans l'indifférence médiatique», lâche d'emblée le romancier à Libre Média

 

 

L’État est fort mais uniquement avec la population faible et domestiquée.

 

-Laurent Obertone, auteur

 

 

«Avec cette semaine de violence, la différence est que les médias sont obligés d'en parler. On voit, grâce aux multiples images circulant sur les réseaux sociaux, combien les émeutiers sont nombreux, violents, et combien les forces de l'ordre sont parfois débordées», ajoute-t-il alors. 

 

Vendredi, à la suite d'une réunion interministérielle de crise, le président Macron a annoncé le «retrait des contenus les plus sensibles en lien avec ces plateformes [les réseaux sociaux]». Au vu de la baisse de l'accès aux flux de vidéos remarqué par de nombreux utilisateurs de Twitter samedi soir, cette action de censure a été efficace. 

 

Fort avec les faibles, faible avec les forts

 

Face au degré de violence qui secoue l'Hexagone, une question légitime se pose: la France va-t-elle basculer dans une guerre civile? «Actuellement, ce n'est pas le bon terme», balaye Laurent Obertone. 

 

«Les affrontements sont ponctuels, spontanés, sporadiques. Les bandes sont souvent rivales, les quartiers aussi, il n'y a pas deux blocs. D'ailleurs, la population majoritaire n'y prend pas part, elle regarde le match à la télévision en espérant que la police et le gouvernement vont remettre de l'ordre», poursuit-il. 

 

Ajoutons que si cette flambée de violence s'étend de jour en jour dans l'ensemble du territoire, bien des villes et des quartiers ne sont heureusement pas touchés.

 

À voir aussi: Chaos en France: «on est face à des gens qui veulent tuer»

 

Dans Le Larousse, la guerre civile désigne une «lutte armée, au sein d'un même État, entre les partisans du pouvoir en place et une fraction importante de la population». Vendredi soir, des bandes de jeunes armés de battes de base-ball voulant en découdre avec les émeutiers ont été aperçus à Chambéry ou à Angers. 

 

Si de tels mouvements de contre-insurrection prenaient de l'ampleur, la France pourrait être considérée en état de guerre civile. En effet, on peut parler de guerre civile sans que celle-ci ne touche l'ensemble d'un pays. En Colombie ou au Guatemala, pays qui ont respectivement connu 60 et 36 années de guerre civile – et que je connais pour y avoir vécu –, un grand nombre de personnes n'ont jamais été touchées directement par le conflit. 

 

 

Hélas, plus on ignore le réel, plus violemment il finit par se rappeler à nous.

 

-Laurent Obertone

 

 

«On pourra parler de guerre civile quand l’État s’effondrera», estime pour sa part Laurent Obertone. «Si la prochaine fois, les émeutiers sont plus nombreux et organisés, si les policiers lâchés et désignés une fois de trop, laissent les armes au râtelier, on peut tout imaginer... L’État est fort mais uniquement avec la population faible et domestiquée», souffle-t-il alors. 

 

Pendant la crise sanitaire, les Français ont été confinés à trois reprises. Lors du premier confinement, des militaires arpentaient les rues de Paris pour vérifier que chacun reste bien chez soi. Dans certaines cités cependant, le confinement avait été plus difficile à faire respecter que dans le reste du pays. 

 

La goutte de trop

 

N'importe qui ayant vu quelques vidéos postées par les insurgés eux-mêmes sera frappé par le degré de violence, ainsi que par l'absence, à première vue, de revendications. Ces actes de violence semblent plus guidés par du nihilisme que par un quelconque projet de société. 

 

«On s'en prend simplement pour s'amuser à tout ce qui n'est pas à soi. Les émeutiers sont ivres de puissance, ils incendient, soumettent, humilient, sont fiers de se filmer et d'exhiber leur butin. En quelque sorte, ils sont les maîtres temporaires du pays», analyse Laurent Obertone. 

 

L'auteur Laurent Obertone. Photo: courtoisie.

 

Au vu des vidéos qui ont circulé ces derniers jours sur les réseaux sociaux, difficile de le contredire. Reste qu'il va être urgent d'identifier les causes réelles de ce mal qui dépasse absolument tout le monde en France, à commencer par la classe politique. 

 

«La soumission de l’État et les futures politiques sociales à venir conforteront les émeutiers», prédit Laurent Obertone. «Les revendications viendront du paysage médiatique et universitaire, qui débattra sans fin des solutions à apporter à la relégation, comme toujours, en se trompant totalement de réel», regrette-t-il. 

 

Dans ce cas, le sursaut viendra-t-il du peuple? «Je pense que le citoyen ne veut pas réaliser pleinement ce qui se passe. Il préfère croire plutôt que regarder les choses en face. Hélas, plus on ignore le réel, plus violemment il finit par se rappeler à nous», estime le romancier. Un constat lapidaire mais qui sera, à moins de mettre la tête profondément dans le sable, difficile de contredire, désormais.

 

Le premier tome de Guérilla est paru en 2016 aux éditions Ring. Le dernier est paru l'année dernière aux éditions Magnus. L'actualité prouvant que les pires prévisions n'étant pas forcément les plus farfelues, n'hésitez pas à vous y plonger...