Le tribun nationaliste Alexandre Cormier-Denis explore l’ambiguïté identitaire des Canadiens français du Québec, partagés entre leur attachement charnel au Québec et une fidélité persistante au Canada.
Excluons d'emblée de cette discussion les anglophones et les immigrés dont le sentiment d'appartenance nationale envers le Québec est très faible ou carrément inexistant et concentrons-nous sur les Canadiens français du Québec.
Notez que le constat que je fais dans ce texte ne me réjouit pas – je n'ai personnellement pas d'attachement au Canada – mais je constate que mes compatriotes ont un rapport fort ambigu et complexe avec ce pays.
Si l'on prend un peu de distance avec notre condition nationale québécoise, on comprend que notre situation de peuple minoritaire sans État souverain n'est pas si exceptionnelle.
Une condition pas si exceptionnelle
Les souverainistes croient que les Canadiens français du Québec forment un peuple «spécial» car il n'a pas d'État souverain, mais en vérité, cette condition est largement partagée sur la planète.
Si tous les peuples africains devaient avoir un État souverain, il faudrait sans doute multiplier les pays par cinq ou plus sur le continent noir.
Même chose en Asie ou au Proche-Orient, entre les Cachemiris, Daghestanais, Kurdes, Hmong, Ouïghours, Pachtounes, Tibétains, Tamouls, Tchétchènes, etc.
Même en Occident, notre condition n'est pas unique.
Entre les Basques, les Bretons, les Catalans, les Corses, les Écossais, les Flamands, les Frisons, les Gallois, les Galiciens, les Sardes et les autres, les Québécois forment simplement un peuple minoritaire de plus n'ayant pas accès à une pleine souveraineté.
La double allégeance
Comme ces peuples minoritaires, les Canadiens français du Québec ont souvent une double allégeance: à la fois pour leur identité nationale charnelle (le Québec vu comme l'État-nation des Canadiens français) mais aussi pour l'État central dans lequel ils évoluent (le Canada).
Ce double sentiment d'appartenance québéco-canadien est en général assez partagé chez beaucoup de gens, même souverainistes, comme on a pu le constater avec les propos annexionnistes de l'actuel président américain lors des derniers mois.
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L'identité québécoise ne mène donc pas forcément au séparatisme puisqu'elle ne doit pas être vue comme s'opposant de facto à l'identité canadienne mais la complétant.
La phrase «Québécois, notre façon d'être Canadiens» venant de Philippe Couillard a bien fait rire les souverainistes qui ne comprennent pas comment on peut avoir une double allégeance envers le Québec et le Canada.
Force est pourtant de constater qu'elle décrit relativement bien la relation ambiguë que beaucoup de Canadiens français du Québec ont avec le Canada.
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L'identité québécoise est souvent vue comme un particularisme régional qui n'entre pas en contradiction avec l'attachement au Canada.
Même si l'identification au Québec prime l'identité canadienne – le fameux «Québec d'abord» – l'appartenance au Canada est vue comme un prolongement de cette identité nationale, comme une forme de complémentarité.
Et pour beaucoup de Canadiens français du Québec, même souverainistes, le passeport canadien à l'étranger n'est pas un symbole de honte mais plutôt de fierté, puisqu'au fond l'image internationale du Canada comme pays pacifique, baba cool et bon élève de l'ONU correspond peu ou prou à l'image du Québec souverain que les souverainistes voudraient projeter suite à l'indépendance.
Les vrais Canadiens
Rajoutons un élément de réflexion supplémentaire: contrairement aux Basques, Bretons, Catalans, Écossais et autres, ce sont les ancêtres des Québécois qui ont été les fondateurs du pays central.
Les premiers Canadiens, c'est nous.
Se séparer du Canada, c'est aussi inconsciemment se séparer du pays découvert par Jacques Cartier et défriché, conquis et labouré par nos ancêtres.
Lorsque les habitants du pays sont nommés par les autorités de la Nouvelle-France, ils sont bien appelés «Canadiens» et non pas Québécois.
Malgré ce que croient les souverainistes, l'attachement identitaire – et pas seulement le pragmatique économique – rattache assez fortement les Canadiens français du Québec au Canada.
Le cas corse
On pourrait faire une comparaison avec l'identité corse, elle aussi très fortement enracinée dans sa terre – peut-être même plus que l'identité québécoise – mais qui ne s'oppose pas nécessairement à l'attachement à la France.
Les Corses sont certes Corses d'abord, mais également Français pour beaucoup d'entre eux, souvent par attachement viscéral – l'épopée de l'Empereur n'y est pas pour rien –, et ce, malgré le centralisme jacobin de la République française et les injustices historiques.
On pourrait dire la même chose des Canadiens français du Québec: Québécois d'abord, ils sont malgré tout attachés à l'identité canadienne malgré les vexations historiques et les inconvénients actuels de la fédération.
Le séparatisme
Les souverainistes doivent prendre cette réalité en compte pour comprendre que l'ambiguïté face au séparatisme par la majorité de la population n'émane pas toujours d'un sentiment de peur ou d'insécurité, mais d'une adhésion réelle et sincère au Canada.
Pour beaucoup de Canadiens français du Québec, leur québécitude n'est pas exclusive mais s'inscrit dans un enchevêtrement identitaire qui cumule identité québécoise et canadienne.
C'est la raison pour laquelle même si plus de 60% des Canadiens français du Québec ont voté OUI au référendum de 1995, leur appui au séparatisme n'est pas assez massif pour contrebalancer l'appui au NON qui frôle les 90% chez les immigrés et anglophones.
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Notons également que depuis 1995, il y a environ 1,5 million d'immigrés de plus qui ont acquis le droit de vote par le droit du sol (droit qu'il faudrait abolir, mais c'est un autre sujet).
Dans ces circonstances qui sont celles de l'ambiguïté identitaire des Canadiens français et du rejet massif que suscite le séparatisme chez les immigrés, tenir un troisième référendum sur l'indépendance du Québec est une pure folie, car son inévitable défaite entraînera la nation française d'Amérique dans une dépression collective majeure qui pourrait lui être fatale.













