Lycées incendiés, enseignants agressés, jeunes mutilés: les images de la révolte lycéenne en France sont terribles. Au-delà des revendications scolaires, que révèle cette violence du malaise d’une génération? La correspondance de Rémi Tell.
Plus de 5000 interpellations; 500 lycées bloqués; 24 établissements incendiés ou saccagés; 600 policiers et gendarmes blessés; 80 personnels de l’Éducation nationale agressés et des scènes d’horreur en pagaille. Voici le premier bilan spectaculaire des violences qui secouent les collèges et lycées français depuis dix jours.
Tout était parti d’une simple manifestation, organisée le 17 septembre par les enseignants du lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans la région parisienne.
Dénonçant un manque de moyens matériels et humains, ces professeurs avaient été rejoints par leurs élèves, bloquant l’entrée du bâtiment à l’aide de poubelles. Les images, publiées sur les réseaux sociaux, ont rapidement fait le tour de la toile et inspiré des actions similaires dans plusieurs établissements d’Île-de-France.
Entre colère légitime et ultraviolence
Fin septembre, les revendications s’élargissent et gagnent tout le pays. Chez les jeunes et les moins jeunes, on déplore les classes surchargées, les agents non remplacés, les défaillances du logiciel d’affectation postbac «Parcoursup», ou encore la charge de travail jugée excessive.
Très vite, les formes traditionnelles de mobilisation cèdent la place à des dégradations et à des heurts sanglants.
À Nantes, la façade du lycée Nelson Mandela est incendiée jeudi 1er octobre, alors que des élèves se trouvent encore à l’intérieur. Les dégâts dépassent les deux millions d’euros.
Le même jour, des sapeurs-pompiers sont attaqués à Marseille, tandis que plusieurs chefs d’établissement sont, eux, visés par des tirs de mortier à Clermont-Ferrand ou dans le Pas-de-Calais.
Le 2 octobre, la violence franchit un nouveau cap lorsqu’un enseignant est aspergé d’essence à La Ciotat, avant d’être frappé à coups de pied. Le lendemain, à Marseille, une femme de 40 ans est volontairement brûlée au visage par un mineur de 15 ans.
Parallèlement, les tensions avec les forces de l’ordre font 170 blessés parmi les jeunes. À Tours, l’un d’eux est éborgné par un tir de LBD, quand un autre a la main arrachée par une grenade, à Lens.
À Belfort, un policier passé à tabac est dans le même temps accusé de tentative de meurtre, alors que des images le montrent en train de maintenir la tête d’un assaillant dans l’eau d’un ruisseau.
Veillée d’armes
À la veille d’un «acte III» particulièrement redouté, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a reçu ce lundi les proviseurs d’établissements organisant des cours en distanciel.
Condamnant la violence, il a néanmoins jugé que la manifestation prévue mardi était «une liberté qui se respecte et se protège». Une manière, peut-être, de se désolidariser du discours tout-sécuritaire adopté par le gouvernement depuis le début des événements.
Une manifestante blessée crie devant des policiers des CRS près du lycée Déodat-de-Séverac, à Toulouse, le 1er octobre 2026. Photo: Ed Jones / AFP.
Pourquoi tant de haine? Certes, rien ne surprend plus au pays de Molière, en proie à des difficultés tous azimuts… Pourtant, les statistiques de l’OCDE mettent en lumière une réalité plus complexe que celle dépeinte par les pessimistes: si les résultats PISA des élèves français sont chaque année plus inquiétants, la France consacre 2,4% de son PIB aux dépenses de l’enseignement secondaire, soit 0,5 point de plus que la moyenne des pays développés.
L’enjeu budgétaire, au cœur des revendications lycéennes, semble donc devoir être nuancé, même s’il est notable que la France consacre à l’éducation, du primaire au supérieur, 8,1% de ses dépenses publiques, contre 9,8% en moyenne dans les pays de l’OCDE.
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La vétusté des bâtiments, dont plus de la moitié datent d’avant les années 1970, a aussi été pointée du doigt. Mais cette crise souligne sans doute davantage un déséquilibre global de l’offre éducative, avec des sous-investissements chroniques dans les petites classes et l’enseignement supérieur.
Arrivés dans le secondaire mal formés, incertains de trouver une filière reconnue et professionnalisante pour leurs études, les lycéens français seraient comme «pris en étau» lors de ce passage intermédiaire.
Le malaise diffus d’une génération
D’autres causes, plus existentielles, sont très vraisemblablement aussi à l’œuvre: moins de sept ans après le début de la pandémie de Covid, on ne peut s’empêcher d’établir un lien entre le malaise d’une génération entière et les conditions si déroutantes dans lesquelles il lui a été demandé de grandir.
En France, la difficile intégration des jeunes issus de familles immigrées se manifeste aussi lors des crises sociales. Une certaine droite identitaire n’a pas manqué de le faire remarquer. Dans une vidéo virale, Éric Zemmour a ainsi dénoncé la «nouvelle France [...] africaine, arabe, musulmane» qui serait selon lui en première ligne parmi les émeutiers. «Les violences autour des lycées sont un avant-goût du chaos que l’alliance entre l’extrême gauche et la racaille prépare en France», tranche en outre l'essayiste et président du parti Reconquête.
Un manifestant brandit une pancarte lors d’un blocage lycéen près de la place de la Bastille, à Paris, le 5 octobre 2026. Les élèves dénoncent notamment l’absence d’enseignants, les horaires surchargés et la vétusté des salles de classe. Photo: Lou Benoist / AFP.
Il n’en demeure pas moins que la question de l’extrême violence de certains actes — commis par des lycéens dont la plupart sont sans antécédents judiciaires — devra faire l’objet d’une réflexion collective, tant ses ramifications semblent profondes et presque anthropologiques.
Enfin, à quelques mois de l’élection présidentielle tricolore, l’instrumentalisation du mouvement par la gauche mélenchoniste a joué à plein. La multiplication de drapeaux palestiniens dans les cortèges en atteste, comme les déclarations d’élus locaux, tels Bally Bagayoko, qui ont parfois semblé légitimer les débordements.
Quelles suites au mouvement?
Pas certain que la mise en place d’un cahier de doléances numérique, annoncée lundi, suffise à éteindre la colère. Dans un contexte politique hautement inflammable, marqué par la hausse inédite du coût de la vie et de l’énergie, elle ne se limite d’ailleurs pas à la seule jeunesse.
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Fin septembre, les actions des agriculteurs ont redoublé d’intensité dans l’Hexagone. Depuis plusieurs semaines, des appels à la renaissance des gilets jaunes circulent également sur les réseaux sociaux, et la date du 17 octobre fait aujourd’hui consensus pour la reprise du mouvement. De quoi faire redouter, côté pouvoirs publics, une coalition des mécontentements qui deviendrait incontrôlable.













