35 ans plus tard, «l’échec de Meech reste une tragédie pour le Québec»

Photo: Charles Mitchell pour La Presse canadienne.

Vendredi le 20 juin 2025, à 17:00

Écouter l'article
35 ans plus tard, «l’échec de Meech reste une tragédie pour le Québec»
0:000:00

Trente-cinq ans après l’échec de Meech, Christian Dufour appelle à une entente bilatérale pour faire reconnaître le Québec comme société distincte. Un geste historique bien plus réaliste qu’un troisième référendum, selon lui.

 

Le 22 juin 1990, l’Accord du lac Meech était rejeté par les parlements du Manitoba et de Terre-Neuve, mettant fin à une tentative de réintégrer le Québec dans le giron constitutionnel canadien. Cet échec historique a cristallisé le malaise du Québec au sein du Canada. 

 

Depuis, aucune solution de rechange n’a vu le jour. Pour l’essayiste, politologue et commentateur Christian Dufour, il est plus que temps de remettre à l’avant-plan une idée réaliste: celle d’une reconnaissance constitutionnelle du Québec comme société distincte, par voie d’entente bilatérale avec Ottawa. Entretien.

 

Simon Leduc: En juin 1990, l’Accord du lac Meech a été rejeté. Quels étaient les grands objectifs de cette entente constitutionnelle?


Christian Dufour: «L’objectif central de Meech, c’était de corriger l’exclusion du Québec du processus de rapatriement de la constitution de 1982, qui s’était déroulé sans l’accord de la province. 

 

Pierre Elliott Trudeau et les provinces anglophones avaient mené cette opération de façon unilatérale.

 

Brian Mulroney, en tant que premier ministre fédéral, voulait remédier à cette injustice en réintégrant le Québec "dans l’honneur et l’enthousiasme’’ comme il l’avait formulé à l’époque. De son côté, Robert Bourassa, alors premier ministre du Québec, soutenait cette volonté d’inclusion.

 

 

Le Canada s’est donné une constitution en 1982, mais sans le Québec. Ce refus de reconnaître notre spécificité dans un document fondamental est une blessure politique encore ouverte.

 

 

L’Accord du lac Meech comportait cinq points essentiels. Le plus important à mes yeux était la reconnaissance formelle du Québec comme société distincte, c’est-à-dire une société historiquement francophone, possédant sa propre culture, sa langue et ses institutions.

 

Cette clause avait une portée symbolique forte, mais aussi des implications juridiques importantes. 

 

Ensuite, il y avait l’octroi d’un droit de veto au Québec sur certaines modifications constitutionnelles, l’élargissement de ses compétences en matière d’immigration, un rôle accru dans le processus de nomination des juges québécois à la Cour suprême, et une participation plus structurée à certaines institutions fédérales. 

 

Tout cela visait à permettre au Québec de jouer pleinement son rôle au sein du Canada, tout en respectant sa spécificité.»

 

Pourquoi cet accord n’a-t-il pas été ratifié par l’ensemble des provinces, malgré l’appui des premiers ministres?


Christian Dufour: «L’échec de Meech est une véritable tragédie, non seulement pour le Québec, mais aussi pour le Canada dans son ensemble.

 

À mes yeux, c’est un moment de rupture historique. Le Québec n’a jamais été intégré dans la loi fondamentale du pays. C’est une anomalie.

 

Le Canada s’est donné une constitution en 1982, mais sans le Québec. Ce refus de reconnaître notre spécificité dans un document fondamental est une blessure politique encore ouverte.

 

À lire aussi: Engagements et promesses crédibles: les clés de la souveraineté

 

La clause de la société distincte aurait permis à la Cour suprême du Canada de tenir compte, dans ses jugements, de la réalité particulière du Québec, notamment en ce qui concerne la langue française, la laïcité, ou encore les politiques d’intégration. 

 

L’existence juridique de cette clause aurait contraint les institutions fédérales à reconnaître et respecter cette différence.

 

L’accord devait être ratifié par l’ensemble des législatures provinciales dans un délai de trois ans. À l’origine, tous les premiers ministres, ainsi que le gouvernement fédéral, étaient favorables. Mais à la dernière minute, deux provinces ont bloqué l’accord: Terre-Neuve et le Manitoba.

 

Dans le cas du Manitoba, c’est un député d’origine autochtone, Elijah Harper, qui a refusé le consentement unanime à l’Assemblée législative. Il reprochait aux négociateurs de ne pas avoir consulté les Premières Nations.

 

Cette opposition a été utilisée par certains comme justification morale du rejet. Mais je considère que c’était de l’hypocrisie, car les véritables opposants étaient ailleurs.

 

 

La une du quotidien Le Devoir, le 23 juin 1990.

 

 

Pour moi, le principal responsable de l’échec de Meech, c’est Pierre Elliott Trudeau. Il est sorti de sa retraite politique expressément pour torpiller l’entente.

 

PET ne supportait pas qu’on puisse reconnaître constitutionnellement le Québec comme société distincte, car cela remettait en cause sa propre vision du Canada: un pays unitaire et égalitariste, sans reconnaissance des nations fondatrices. 

 

Son intervention a été brutale, publique et déterminante. C’est elle qui a galvanisé l’opposition au Canada anglais. Sans cette sortie, je pense sincèrement que l’accord aurait été ratifié. Trudeau ne voulait pas qu’on répare ce qu’il considérait, à tort, comme une "erreur" politique.»

 

Robert Bourassa aurait-il pu, après cet échec, convoquer un référendum sur la souveraineté du Québec?


Christian Dufour: «Non. Ce n’était pas dans sa nature. Bourassa n’a jamais été un souverainiste. Il croyait fermement à un Québec fort au sein du Canada, pas à l’indépendance. 

 

À lire aussi: Indépendance: PSPP doit travailler à convaincre les «pirates»

 

Pour lui, comme pour Mulroney, l’échec de Meech fut un choc profond, mais ils ne voyaient pas la souveraineté comme une option. Ce n’est pas un hasard si, après Meech, ce sont d’autres figures, comme Jacques Parizeau, qui ont repris le flambeau du projet souverainiste.»

 

En 2025, vous continuez de défendre la reconnaissance constitutionnelle du Québec comme société distincte. Pourquoi cet enjeu reste-t-il central selon vous?


Christian Dufour: «Parce que c’est l’un des seuls objectifs atteignables à court et moyen terme qui permettrait de renforcer la position du Québec dans le Canada. 

 

L’idée d’un troisième référendum sur la souveraineté est de plus en plus improbable. Elle relève davantage d’un fantasme que d’une stratégie politique sérieuse. Je pense que beaucoup de souverainistes s’accrochent à un rêve qui leur sert de compensation face à une réalité qu’ils n’arrivent pas à transformer.

 

Je crois que nous mettons trop d’énergie dans une cause qui ne mène nulle part, alors qu’une clause constitutionnelle sur la société distincte aurait des effets concrets et immédiats. 

 

Cette disposition renforcerait notre pouvoir d’agir, notre légitimité dans les débats politiques et juridiques, et elle établirait un rapport de nation à nation entre le Québec et le reste du Canada.»

 

Que pensez-vous du discours de Paul St-Pierre Plamondon, qui fait de la souveraineté l’axe principal de son projet politique?


Christian Dufour: «Je crois qu’il est déconnecté de la réalité profonde des Québécois. Les Québécois sont plus canadiens que ce que le PQ veut bien admettre. 

 

Lors de la dernière campagne fédérale, on a vu des nationalistes – même des souverainistes – voter pour les libéraux de Mark Carney au lieu du Bloc québécois. Pourquoi? Parce que les gens vivent dans le Canada réel, celui qu’ils connaissent, celui qu’ils ont contribué à construire.

 

À lire aussi: Un État au lieu de deux?

 

Si le Parti québécois prend le pouvoir en 2026 et organise un troisième référendum sans garantie de succès, cela risque de se solder par un nouvel échec. Ce serait une erreur politique majeure. 

 

Un troisième refus serait très difficile à surmonter pour l’identité québécoise collective. Et il faut être lucide: la souveraineté n’est pas une priorité en 2025.

 

Le paradoxe, c’est que les Québécois ont fondé le Canada. Ce sont les “Canadiens” de la Nouvelle-France qui ont bâti ce pays. Une partie des élites intellectuelles et politiques agit comme si l’histoire du Québec commençait en 1960. C’est une forme d’amnésie. 

 

L’identité québécoise ne se résume pas à la Révolution tranquille. Elle s’ancre dans une histoire de plus de 400 ans.

 

Et d’ailleurs, les attaques récentes du président Trump contre le Canada ont ravivé un sentiment canadien chez de nombreux Québécois. Ce n’est pas un attachement naïf, mais un ancrage identitaire réel.»

 

Selon vous, une clause de société distincte pourrait-elle être adoptée par une simple entente bilatérale entre Québec et Ottawa, sans unanimité provinciale?


Christian Dufour: «Oui. La clause de société distincte pourrait être ajoutée par une entente bilatérale. Plusieurs constitutionnalistes le confirment. L’unanimité exigée à l’époque de Meech découlait d’autres dispositions plus contraignantes de l’entente. 

 

Si on se concentre uniquement sur la reconnaissance de la société distincte, l’accord du fédéral et du Québec pourrait suffire. Ce serait une démarche réaliste, respectueuse du droit canadien, et acceptable politiquement pour une majorité de Canadiens.»

 

Voyez-vous un acteur politique actuel capable de porter ce projet? Mario Dumont, par exemple?


Christian Dufour: «Mario Dumont pourrait être l’homme de la situation s’il revenait en politique active. Il a vécu l’échec de Meech, le référendum de 1995, et il a toujours incarné un nationalisme autonomiste crédible.

 

Dumont aurait la capacité de rallier les nationalistes québécois autour d’un projet pragmatique de reconnaissance constitutionnelle.

 

Mais à vrai dire, peu m’importe qui le fait. Que ce soit Legault, St-Pierre Plamondon, Duhaime, Rodriguez ou Dumont, l’essentiel, c’est que quelqu’un le fasse. Ce geste serait historique. Et c’est le seul geste qui, aujourd’hui, pourrait réconcilier durablement le Québec avec le Canada.»