Pourquoi étudier Molière aujourd’hui? Quand Raphaël pose la question à notre contributrice Anne-Emmanuelle Lejeune, il ne sait pas encore que la littérature classique est une clé pour comprendre le monde...
Les yeux pétillants de défi, Raphaël lève la main: «Madame, quel est l’intérêt d’étudier Molière? Ça ne nous sera jamais utile! » Son intervention, lancée au beau milieu de notre étude du Misanthrope, fait sourire Megan. Je pose mon livre sur le bureau et m’approche de lui.
«Regarde, Raphaël, à ton âge, je me posais exactement la même question. Maintenant, laisse-moi te raconter comment Molière m’a aidée à décoder une situation délicate lors d’une réunion de parents la semaine dernière. Face à une mère qui critiquait tout en prétendant vouloir aider, j’ai immédiatement pensé à Tartuffe! Comprends-tu? Ces textes nous donnent des clés pour lire le monde qui nous entoure. »
Des questionnements intemporels
Chaque année, j’apercevais les mêmes regards sceptiques se transformer en clins d’œil de compréhension. Cette question nous permet d’aborder un enjeu crucial: la littérature française classique et l’histoire de la langue sont indispensables dans nos écoles pour exercer notre devoir démocratique.
Hier encore, en lisant des commentaires sur les réseaux sociaux, j’ai été frappée par la pertinence de cette réflexion.
Notre discussion s’articule autour de trois axes majeurs: d’abord, comment cet enseignement forge notre esprit critique; ensuite, son rôle dans la préservation de notre héritage culturel commun; et enfin, sa belle complémentarité avec notre littérature québécoise.
En classe, je partageais souvent un extrait de La Boétie. Ses œuvres, par exemple, avec son Discours de la servitude volontaire, nous enseignent à questionner l’autorité et à réfléchir sur la nature du pouvoir. Cette capacité d’analyse et de remise en question est fondamentale dans une démocratie, où chaque citoyen doit pouvoir former son propre jugement.
Victor Hugo nous rappelle qu’«Un peuple sans lettres est un peuple qui se meurt ». Autrement dit, plus on lit, plus on réfléchit, plus on devient fort. Vivre sans lire vous oblige à croire ce que l’on vous dit.
Je me souviens d’une discussion passionnante avec ma classe au sujet de l’histoire de la langue française nécessaire à la compréhension de notre monde et de sa langue.
Savoir que le français s’est construit progressivement, depuis le latin vulgaire jusqu’à nos jours, en passant par l’ancien français et le moyen français, permet de saisir la richesse de notre patrimoine linguistique.
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Comme l’écrivait si justement Albert Camus: « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »
Megan a alors fait remarquer que c’était exactement ce qui se passait avec la protection de la langue française au Québec aujourd’hui!
De la France au Québec
En parlant du Québec, quelle richesse que notre littérature! Il n'y a pas si longtemps, en étudiant Hubert Aquin à travers la voix de sa veuve, notre conférencière nonagénaire Andrée Yanacopoulo, un élève a fait un parallèle saisissant avec Le Misanthrope dans lequel Alceste rejette les conventions de la société.
«C’est fou, Madame, comment les questions d’identité traversent les siècles! » Et c’est vrai! Quand nous lisons Naïm Kattan, nous voyons comment notre héritage classique nourrit les réflexions contemporaines sur l’identité culturelle et l’altérité à travers l’intégration.
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J’ai souri quand un collègue, tout comme le ministère de l’Éducation, a suggéré d’introduire le joual si cher à Michel Tremblay dans le cours de français. Bien sûr, le joual a sa place dans les cours d’art dramatique, les élèves l’utilisent brillamment pour donner vie à des personnages contemporains.
Mais dans mon cours de français? Je garde précieusement l’essence de la langue de Molière, tout en la rendant vivante et actuelle. Un bémol cependant: la langue française ne doit pas être modifiée pour refléter des courants idéologiques à la mode, car elle risquerait de perdre son universalité et sa clarté.
En repensant à Raphaël et sa question provocatrice du début d’année, je le voyais maintenant participer activement aux débats, utilisant avec finesse les outils d’analyse que la littérature classique lui a fournis.
Comme le disait Condorcet, l’instruction publique est la condition sine qua non d’une démocratie vivante. Je rêve encore et toujours d’une adaptation moderne du Misanthrope faite par des élèves de quatrième ou cinquième secondaire. Ce jour-là, j’aurai la certitude que nous serons sur la bonne voie.
Pourtant, à chaque réunion de parents ou à chaque rencontre annuelle avec mon adjointe, je devais me justifier sur mon approche centrée sur la littéraire classique française.
Former des citoyens éclairés
Enseigner la littérature française classique et l’histoire de la langue, c’est ouvrir des portes sur le monde, c’est donner des clés pour comprendre notre présent et construire notre avenir.
Chaque jour dans ma classe, j’observais la naissance de citoyens éclairés, capables de penser par eux-mêmes et de participer activement à notre démocratie. Aujourd’hui, Raphaël le sait comme Megan et bien d’autres!













