Depuis février 2022, la Russie et l’Ukraine sont officiellement en guerre. Pourquoi le conflit risque-t-il de perdurer? Dans ce cadre, quelle politique étrangère pour le Canada? Les réponses de Jocelyn Coulon, expert en relations internationales.
Auteur de plusieurs livres dans le domaine des relations internationales, Jocelyn Coulon est ancien conseiller politique du ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion, en 2016-2017.
Simon Leduc: Pensez-vous qu’un cessez-le-feu est envisageable entre la Russie et l’Ukraine en 2023?
Jocelyn Coulon: «Ce n’est pas cela qui semble se définir pour l’instant, parce que les deux belligérants sont vraiment campés sur leur positon.
Chacun des pays estime qu’il est en position de force pour gagner du terrain ou réussir à vaincre son adversaire. Dans cette optique, il est très difficile de promouvoir un plan de paix qui pourrait être réaliste pour les deux protagonistes.
Il faut savoir que dans cette guerre, ce sont les Ukrainiens qui souffrent et non pas les Russes, parce que les Russes ne sont pas bombardés. De plus, les sanctions économiques occidentales ne font pas encore mal à la population russe. Alors que pour les Ukrainiens, la situation est assez catastrophique sur le plan démographique, économique, des infrastructures et de la perte de territoires.»
Pensez-vous que l’Ukraine pourrait sortir perdante si la guerre devait perdurer?
Jocelyn Coulon: «En ce moment, il n’y a rien qui bouge sur le front. Les lignes sont assez stables. Les deux parties sont bien campées sur leur territoire. Cela laisse présager que le conflit pourrait s’éterniser pendant des mois, peut-être même des années.
Même si cela ne bouge pas sur le terrain, la population ukrainienne est victime de bombardements quotidiens de la part des Russes. Le pays est donc affaibli sur les plans économique et démographique.
L’Ukraine pourrait essayer d’ouvrir une négociation. C’était d’ailleurs cela que le chef d’État-major de l’Armée américaine, le général Mark Milley, a proposé en novembre dernier. Cette déclaration a mis le gouvernement américain dans l’embarras. Il disait aux Ukrainiens que le front n’allait pas bouger. Donc, c’était peut-être le temps de penser à une ouverture diplomatique. Mais sa suggestion a été rejetée.»
Est-ce que l’Occident devrait se tourner vers une solution diplomatique au lieu de continuer d’armer l’Ukraine?
Jocelyn Coulon: «Je crois que les puissances occidentales peuvent jouer sur les deux fronts. C’est-à-dire continuer de soutenir les Ukrainiens et essayer de les convaincre que la situation risque de ne pas changer. En conséquence, le pays pourrait s’engager dans une guerre longue et très coûteuse.
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Par contre, les Ukrainiens veulent défendre leur pays et ils pensent qu’ils ont une chance, avec un soutien armé plus large de l’Occident, de chasser les Russes de leur territoire. Je ne pense pas que c’est réaliste.»
Quel genre de plan de paix serait réaliste et acceptable pour les deux camps?
Jocelyn Coulon: «C’est là tout le problème. Le plan de paix implique toujours des concessions. Même le président Biden a dit cela dans les derniers mois dans ses conférences de presse. Un moment donné, il va falloir s’asseoir à une table de négociation et tenter d’en arriver à un compromis.
Est-ce que les Russes et les Ukrainiens sont prêts à faire des concessions pour aboutir à un accord de paix? C’est la grande question qu’on doit se poser.
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Du côté ukrainien, la seule concession que je vois est de concéder la Crimée à la Russie, parce que ce territoire est vraiment russe. La possession de la Crimée fait consensus en Russie. Même des opposants à Poutine, qui sont en prison comme Alexei Navalny, disent que la Russie ne doit pas céder la Crimée à l’Ukraine.
Alors, peut-être que le compromis concernera plutôt les régions du Sud-Est actuelles, là où les Russes ont gagné du terrain au début du conflit. C’est peut-être là qui va falloir négocier.»
Comment définissez-vous la diplomatie canadienne depuis 2015?
Jocelyn Coulon: «J’ai toujours dit que le Canada était trop passif sur la scène internationale. C’est sûr que le pays fait sa part en soutenant l’Ukraine, en déployant des troupes dans les pays baltes et en donnant de l’argent pour toutes sortes de causes à travers le monde.
Cependant, le Canada à l’air d’être trop épuisé politiquement et intellectuellement pour suggérer des options de politique étrangère qui pourraient rallier la communauté internationale.
Les Canadiens ont fait cela pendant une cinquantaine d’années, de 1950 à 2005. Depuis, le Canada semble être perdu. Il se cherche une identité et il n’arrive pas à en trouver une. Il a de la difficulté à se distinguer des États-Unis et de proposer des idées originales qui pourraient faire avancer les choses sur la scène mondiale.»
Quelles idées le Canada pourrait-il mettre en place afin de se démarquer à l’étranger?
Jocelyn Coulon: «Il y a toutes sortes de possibilités comme le maintien de la paix. Le Canada a toujours été le champion des Casques bleus. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Actuellement, je pense que le pays a seulement quarante Casques bleus dans le monde.
Ensuite, sur les questions du désarmement et en particulier de la prolifération des armes nucléaires, on pourrait avoir des idées à suggérer, mais pas nécessairement pour intervenir dans la crise coréenne ou iranienne.
On a déjà de l’expérience dans l’exploitation de l’uranium et d’autres matériaux utilisés dans la fabrication des armes nucléaires. Je crois qu’on pourrait mettre à contribution notre vaste expérience dans ce domaine.
Subséquemment, il y a des mesures de vérification et de contrôle à mettre en place quand il y a un accord sur les armes nucléaires. Le Canada a été un acteur important dans ce domaine dans les années 60, 70 et 80. Il s’est bâti une grande réputation pour la vérification des accords de désarmement. On a formé un certain nombre de militaires et de civils dans ce domaine.
On pourrait aussi être actif dans le système de protection des droits des réfugiés qui est à revoir. Le Canada pourrait donc se démarquer dans ce domaine, d’autant plus qu’il a acquis de l’expérience au fil des ans.»
Quel genre de relation le Canada doit avoir avec la Chine?
Jocelyn Coulon: «Le gouvernement Trudeau a beaucoup de difficulté à rétablir des liens avec la Chine, contrairement à la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Allemagne et la France. On ne réussit pas à sortir de notre conflit avec la Chine.
Peut-être que le Canada ne sait pas quoi faire pour améliorer ses relations avec la puissance chinoise.
Si on regarde la situation de l’Australie: le premier partenaire commercial de ce pays est la Chine. Les Australiens ont subi des pressions très fortes de la part de Pékin. Les sanctions de la Chine ont fait mal à l’Australie pendant plusieurs années. Mais le premier ministre australien a quand même rencontré le président Xi Jinping lors du G20. La rencontre entre les deux leaders a été positive.
De son côté, Justin Trudeau n’a pas réussi à avoir une rencontre officielle avec son homologue chinois. Ils se sont plutôt parlé dans un corridor d’un hôtel…
À l’évidence, le Canada ne sait pas comment s’y prendre avec la Chine. Il faut qu’il regarde du côté de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie et apprendre comment ces pays ont réussi à dialoguer avec le président Jinping.
Les deux pays d’Océanie pourraient donner des conseils au Canada afin de pouvoir rouvrir le dialogue avec le géant chinois.»
Actuellement, on voit l’avènement d’un monde multipolaire. Comment définissez-vous ce nouvel ordre mondial?
Jocelyn Coulon: «Quand le monde est dominé par deux grandes puissances, les choses sont assez claires. On l’a vu lors de la Guerre froide qui a opposé les États-Unis à l’Union soviétique.
Avec la chute de l’URSS en 1991, les États-Unis ont totalement dominé le monde. On vivait dans un monde unipolaire.
Cependant, la montée de la Chine et d’autres puissances, comme l’Inde et la Russie, rend le système plus fluide et plus difficile à lire. C’est-à-dire comment vont se positionner les autres puissances par rapport à la rivalité entre les États-Unis et la Chine?
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Par exemple, l’Inde est partenaire de la Chine (membre des BRICS, avec le Brésil, la Russie et l’Afrique du Sud) et des États-Unis (membre du Quad avec l’Australie et le Royaume-Uni), en même temps.
l’Inde ne se positionne donc pas clairement en faveur d’un camp. Par exemple, ce pays n’a pas condamné l’invasion de l’Ukraine, comme l’Afrique du Sud, le Brésil, la Turquie et l’Égypte. Donc, cela rend le monde plus complexe.»
Croyez-vous que les États-Unis interviendraient militairement si la Chine attaquait Taiwan?
Jocelyn Coulon: «À mon avis, les Américains commettraient une erreur majeure, parce que le conflit deviendrait nucléaire très rapidement. Alors, toute la stratégie actuelle des Occidentaux est de dissuader la Chine d’envahir Taiwan.
Si elle le fait, on passerait à un autre degré de tensions et de violence. Il faudra se demander si l’Occident a envie que tout cela dégénère en échanges nucléaires. Dans ce scénario, on perdrait Taiwan, mais aussi le reste du monde.
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Il faut savoir que pour la Chine, Taiwan est un territoire chinois. L’Occident a reconnu le principe d’une seule Chine. Donc, si on reconnaît cela, Taiwan est une province chinoise. Les Occidentaux disent à la Chine de régler cette question pacifiquement.»













