Assassinats ciblés, disparitions forcées en série, fosses clandestines et recherches de corps, la gravité des conséquences de l’économie du crime est sans appel. Suite du reportage d’Alexis Brunet dans le nord-ouest du Mexique.
En Amérique Centrale, les cas de jeunes hommes disparaissant après avoir refusé de s’engager dans un groupe criminel sont un classique macabre. Mais depuis quelques années, à l’instar de Reyes Garcia Cruz, bien d’autres personnes croisent la route de l’enfer.
Les proches de disparus craignent de porter plainte
«Des gens de toutes les couches de la société disparaissent maintenant dans la région, souvent au moment de prendre un bus ou même un avion, quand ils arrivent à l’aéroport», lâche Isabel Cruz, mère du policier disparu et fondatrice du collectif Sabuesos Guerreras (Détectives guerrières).
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Quel est le sens d’une « disparition forcée»? «La disparition a pour objectif d’effacer l’identité sociale d’une personne, de le laisser dans l’anonymat, d’empêcher le droit à des funérailles et un adieu à sa famille», me rappelle la journaliste Tania Del Rio.
Selon les autorités, il y aurait actuellement 5 853 personnes disparues dans la région de Sinaloa. Pour sa part, le collectif Sabuesos Guerreras en a compté plus de 18 000. Ce fossé entre les chiffres est dû au manque de dénonciations, explique sa fondatrice. D’après elle, des familles craindraient de porter plainte car elles seraient menacées soit par les mêmes cartels qui ont fait disparaître leurs proches, soit par les autorités censées les protéger.
Incorruptible insoumise, Isabel Cruz mène des fouilles de fosses clandestines avec les « détectives guerrières » de son collectif. Parfois, ces intrépides sont espionnées par les mêmes criminels qui ont fait disparaître leurs enfants.
«C’est à partir des années 1990 que l’on a commencé à parler de fosses clandestines au Mexique».
«Ça n’arrange pas les autorités que nous retrouvions des corps de disparus, car ça laisse entendre qu’il y a eu des crimes, ce qui est mauvais pour leur image», lâche-t-elle à la fin de notre rencontre, une confession qui met en lumière l’ampleur de l’omerta. En six années de combat, Isabel Cruz a déjà été menacée de mort sept fois.
À deux pas de la cathédrale de Culiacán, un mural représentant Javier Valdez perpétue sa mémoire. En mai 2017, ce journaliste s’est fait cribler de balles pour s’être intéressé de trop près au cartel de Sinaloa.
Non loin de là, le téléphone portable d’Oscar Loza ne cesse de sonner. Tous les jours, des proches de disparus sollicitent l’aide de cet homme à l’élocution soignée.

Oscar Loza, président de la Commission de défense des Droits humains à Sinaloa dans ses bureaux. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
Depuis 40 ans, il dirige la Commission pour les Droits de l’homme de Sinaloa, qu’il a lui-même fondée. Tout comme le collectif Sabuesos Guerreras, cette organisation ne perçoit aucun soutien financier de la part de l’État.
Enlèvements de mineurs et réseaux de prostitution
«Dans la région, on a beaucoup de cas d’enlèvements de mineurs par des réseaux de prostitution », dévoile-t-il dans son bureau, entouré d’une statuette de Don Quichotte et d’un portrait du Che, avant d’évoquer des progrès depuis trois ans grâce à l’alerte Amber.
«Avec ce système qui permet d’alerter la population en cas d’enlèvement d’enfant, des mineurs enlevés ont été rapatriés chez eux au lieu de disparaître», explique-t-il sobrement avant de tempérer: «Pour que ça fonctionne, il faut que les familles agissent le jour même».
Où sont envoyés les mineurs enlevés par des réseaux de prostitution? D’après ce spécialiste, il n’y a pas de parcours type. Ils peuvent être soit gardés dans la région, soit envoyés dans un autre État du pays, en Amérique centrale ou en Amérique du Nord.
Concernant le trafic d’organes, dont des migrants font parfois l’objet, Oscar Loza n’a eu vent d’aucun cas de disparition forcée liée à ce marché dans la région. «Des cas ont été démontrés en Basse-Californie et dans l’État du Guerrero. Ce n’est pas impossible qu’il y ait eu des cas non détectés chez nous mais rien ne le prouve», précise cet homme prudent.
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Dans les rues du centre de Culiacán, des dizaines de portraits de disparus jonchent les murs.
Beaucoup de jeunes hommes, quelques adolescentes mais aussi, plus surprenant, quelques hommes d’un âge avancé. Rien que dans l’État de Sinaloa, 27 collectifs entièrement dédiés à la recherche de disparus cohabitent. Les portraits sont publiés sur les réseaux sociaux et des affiches sont placardées dans les rues.
Quand ils ont un indice, ces collectifs lancent des recherches à l’intérieur des terrains soupçonnés d’abriter des fosses clandestines.
«C’est à partir des années 1990 que l’on a commencé à parler de fosses clandestines au Mexique», se souvient Oscar Loza. Souvent associée à la torture, une fosse clandestine renvoie à une exécution arbitraire et répond à l’objectif d’enfouir la vérité. Dès 2007 avec la «guerre contre les narcotrafiquants» lancée par le président Felipe Calderón, les fosses clandestines se sont multipliées dans tout le Mexique.
Disparus: rendre aux mères leur dignité
À travers son organisation, Oscar Loza participe à ces fouilles. «Quand ils se décomposent, les corps humains expulsent des liquides qui rendent généralement la terre plus lourde. Dans les fosses clandestines, on reconnaît donc les endroits où il y a des corps par le fait que leur surface est plus basse que le reste», explique-t-il avec son naturel posé.
Quand ils ont obtenu par le SEMEFO (service des médecins légistes) une autorisation de fouiller, médecins, anthropologues et militants associatifs enfoncent une tige de fer dans l’endroit suspecté. Si la tige s’enfonce facilement, c’est l'indice qu’un corps est enterré.
«Attention, dès que les indices sont suffisamment forts, ils n’ont pas le droit d’exhumer le corps, ce sont aux autorités de s’en charger, notamment pour des raisons sanitaires», précise Oscar Loza, qui participe à des fouilles depuis plus de 30 ans.
Il évoque alors un cas poignant, celui d’une fouille sur une plage de Sinaloa, au bord du Pacifique. En retirant le corps d’un jeune homme mort enfoui sous le sable, c’est d’abord une main portant une bague qui est apparue. «C’était la bague que lui avait offerte son père, présent au moment de la fouille. Son père a fondu en larmes et l’a évidemment reconnu», se souvient-il.
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Si elles ne vaincront pas l’économie du crime, ces fouilles permettent de rendre aux proches de disparus leur dignité, ce qui est déjà énorme.
«Retrouver un corps peut mettre fin au traumatisme d’une mère lié au fait de ne rien savoir de son enfant disparu. C’est pour ça qu’il est très important d’identifier les corps», souligne Isabel Cruz.
Elle-même sait parfaitement de quoi elle parle: encore aujourd’hui, elle ne sait rien de son propre fils.
Le 21 juillet en fin de matinée, des cohortes de camions de l’armée remplis de militaires cagoulés bloquent la circulation et longent les bords du fleuve Tamazula. Signe que même en temps de paix, la guerre n’est jamais bien loin à Culiacán.
Aux dernières nouvelles, Ovidio Guzmán avait le goût de convertir certains de ses ennemis en viande encore vivante pour ses tigres. Pendant ce temps-là, en Amérique du Nord et de l’autre côté de l’Atlantique, traders, jeunes branchés ou stars du show-biz festoient avec la cocaïne du cartel de Sinaloa.
Et dans le silence des médias occidentaux, les femmes de Sabuesos Guerreras, Oscar Loza et bien d’autres continuent leur combat héroïque.













