Reportage exclusif au Mexique de notre journaliste Alexis Brunet dans l'une des villes les plus dangereuses au monde.
Le soleil cogne, ce mardi 26 juillet, en fin de matinée à Irapuato, dans l'État de Guanajuato, dans le centre du Mexique. Il y a sept ans, quand j'y posai mes valises pour enseigner le français, c'était l'une des villes les plus paisibles du pays.
Alors préservé des guerres liées au narcotrafic, l'État de Guanajuato semblait à des années-lumière de son voisin, l'État de Michoacan, connu dans le pays pour ses succulents avocats, et qui faisait régulièrement la une pour des massacres d'agriculteurs sous la coupe des cartels.
Aujourd'hui, l'onction divine qui semblait préserver Guanajuato est un lointain souvenir.
Depuis 2018, cet État est le plus violent du Mexique. En 2010, l’Institut national de statistiques et de géographique (INEGI) y recensait 446 homicides. Dix ans plus tard, ce nombre montait à 5083.
Une des villes les plus violentes au monde...
Touché de plein fouet par cette explosion de violence, le triangle Celaya–Irapuato–Salamanca, trois villes importantes de la région, est désormais dans le viseur du ministère des Affaires étrangères français: depuis quelques années, ces trois villes à l'activité industrielle conséquente sont classées en zone rouge pour les ressortissants français.
Il y a deux ans, alors que Celaya trônait en haut du classement des villes les plus dangereuses au monde, Irapuato occupait la cinquième place, selon l'organisation mexicaine Conseil citoyen pour la sécurité publique et la justice criminelle, avec un taux de 94,99 homicides pour 100 000 habitants.
Dans une note accompagnant son décompte, l'organisation pointait directement du doigt le président de gauche Andrés Manuel López Obrador: «en 2019 et 2020, la pire politique de contrôle du crime de la part du gouvernement a été appliquée».
Le président que l’on surnomme AMLO était accusé de ne pas agir contre les deux ennemis se livrant une guerre sanguinaire pour la possession du territoire de Guanajuato: le cartel Jalisco Nueva Generación et le cartel Santa Rosa de Lima.
En juin 2020, El Marro («le marteau»), chef du cartel Santa Rosa de Lima, faisait brûler des dizaines de camions sur tout le territoire en représailles à l'arrestation de sa mère par les forces de l'ordre. Il soupçonnait alors son concurrent, le cartel Jalisco Nueva Generación, d'avoir aidé ces dernières à l'arrêter.
Dans la foulée, un mitraillage à Irapuato faisait 26 morts.
…et pourtant oubliée des grands médias
À la suite de ce massacre, le cartel Santa Rosa de Lima a été officiellement dissous et El Marro a été condamné à 60 ans de prison.
«Le président a mis El Marro sous les verrous, très bien, mais le cartel Jalisco Nueva Generación, lui, court toujours, il y a donc un problème. Certains disent que Jalisco Nueva Generación a financé une partie de sa campagne présidentielle, et que c'est pour cela qu'il les laisse tranquilles. Je suis de ceux-là», soutient sans ambages Monica*, avocate d'affaires originaire de Celaya, au micro de Libre Média.
Chose certaine, c'est que la violence ne s'est pas vraiment tarie. De 577 meurtres en 2019, Irapuato est passé à 548 en 2020 puis à 406 en 2021, selon l'INEGI.
Connue dans tout le pays pour ses fameuses fraises, Irapuato compte près de 900 000 habitants. En dépit de la guerre de territoire que s'y livrent les narcotrafiquants, elle n'intéresse pas vraiment les reporters occidentaux.
C'est oublier que les conséquences de cette guerre touchent durement l'Amérique du Nord, mais aussi l'Europe. Dopés par la hausse de la consommation de cocaïne, les cartels mexicains n'ont cessé de tisser leur toile dans le Vieux continent ces dernières années.
Cerné d'églises coloniales aux couleurs tapageuses, le marché d'Irapuato attire quotidiennement les ruraux en chapeaux amples et santiags de la région.
Incarnation de la vitalité mexicaine, les échoppes de tacos et de carnitas y côtoient vendeurs de babioles et d'artisanat. En pleine journée, le centre historique est un concentré de joie de vivre et de dynamisme, la magie du Mexique y est étincelante. C'est plus tard, bien plus tard, le soir, que la face obscure se révèle.
Quand des habitants mènent une double vie
Ingénieure dans une usine automobile, Yareth* vit avec son fils de 15 ans dans le quartier de Guadalupe, à quinze minutes à pieds du centre-ville.
Malgré le bruit incessant de ce quartier populaire, les jeux des enfants et les aboiements des chiens des voisins, elle se lève tous les jours à 4h30 du matin pour aller travailler.
«Les soirs de week-end, je ne sors plus, c'est devenu trop dangereux», laisse-t-elle tomber.
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«Depuis trois ans, j'ai décidé de ne plus me faire de nouveaux amis, car on ne peut plus faire confiance à personne, beaucoup de gens qui trempent dans le narcotrafic ont une double vie», nous confie-t-elle dans le salon de sa modeste maison.
Il y a trois ans, l'entraîneur du club de football de son quartier a été séquestré. Une vidéo est alors sortie sur les réseaux sociaux. Torse nu, visiblement maltraité, l'homme y est entouré de narcotrafiquants en tenue de policier, lesquels lui demandent de demander pardon pour les meurtres qu'il aurait commis.
Un jour plus tard, l'entraîneur était retrouvé mort. «Ça a été une grande surprise. Je ne le connaissais pas personnellement, mais tous ceux qui le connaissaient disaient que c'était un homme très poli, souriant, affable. Difficile d'imaginer qu'il avait du sang sur les mains».
Des scènes macabres, la presse locale en rapporte en continu depuis trois ans. Le 28 juillet dernier, le tabloïd Al Día Irapuato titrait sur des restes de corps humain retrouvés avec des bouts de vêtements dans des sacs plastiques dans une fosse commune aux alentours d'Irapuato.
Quelques jours plus tard, un média local lançait un appel pour identifier des tatouages gravés sur des corps retrouvés dans des fosses à Lome de Flores, non loin de la ville. Jadis paisible, le quartier de Guadalupe, où est née et où vit Yareth, n'est pas épargné.
La violence comme pain quotidien
«Il y a encore deux mois, deux personnes ont été tuées tout près de chez nous, je ne sais même pas pourquoi! Environ un mois auparavant, une camionnette est passée et a ouvert le feu. Deux femmes ont été tuées», raconte-t-elle.
«Encore une autre fois, alors que j'étais dans une taquería avec ma sœur, nous avons entendu des coups de feu. Quand nous sommes sorties pour voir ce qui se passait, nous avons appris qu'à une cinquantaine de mètres, un taquero avait été assassiné, des gens ont vu deux hommes en moto passer avec un pistolet».
«Le pire, c'est que ce jour-là, quand nous avons entendu tirer, les gens continuaient à manger comme si de rien n'était», continue Yareth auprès de Libre Média. Officiellement, le président López Obrador prend pourtant cette guerre au sérieux. Il y a trois ans, il affirmait qu'il n'allait «pas abandonner le peuple de l'État de Guanajuato».
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«Rien n'a vraiment changé, non, nous nous sommes simplement habitués à vivre avec cette violence», poursuit Yareth. «Désormais, la violence est notre pain quotidien. Nous vivons avec la peur, mais nous nous efforçons de vivre normalement».
Continuer à vivre malgré les fusillades, Sandra et Sylvia s'y efforcent, également.
Professeur des écoles et francophile, la première, Sandra, est la sœur de Yareth, tandis que la seconde, Sylvia, est leur mère. Toutes deux vivent dans une autre maison, à une centaine de mètres de celle de Yareth.
«Il y a quelques mois, il y a eu une fusillade dans la maison d'en face», confie Sandra. «Pas juste quelques coups de feu, mais une fusillade qui nous a paru interminable. Nous sommes parties nous réfugier dans une chambre, nous étions terrorisées. Ensuite, la police est venue et a bouclé tout le quartier».
Pour l'heure, les trois femmes s'efforcent de vivre normalement. Sous les yeux de ses filles, Sylvia est en train de trier des piments. «Ils sont gorgés de vitamines», glisse-t-elle simplement avec un large sourire.
Le cancer du Mexique
Quelques jours plus tard, lors d'un passage à Mexico, Miguel Angel, un chauffeur de taxi semblant bien informé est catégorique: «la guerre à la corruption sur laquelle s'est fait élire le président López Obrador est une mascarade: c'est un démagogue».
«Pourquoi croyez-vous qu'il ait salué la mère du Chapo Guzman à Sinaloa, il y a deux ans? Parce qu'il a passé un accord avec le cartel de Sinaloa, tout le monde le sait, c’est d'ailleurs pour ça que maintenant, son parti Morena a plein d'élus dans le nord du pays».
Et le chauffeur d'ajouter qu'«à Mexico, mis à part dans les quartiers chics tels que Polanco ou Condesa, tous les commerces, même dans le centre touristique, sont victimes d'extorsions de la part de mafias liées au narcotrafic, tous, contrairement à ce que dit le président. Même quand ils ne sont pas visibles, les cartels sont partout et dominent tout le pays, ils sont le cancer du Mexique».
En juin, Anabel Hernandez, remarquable journaliste d'investigation, auteur de l'excellent livre Los señores del narco et Chevalière de la Légion d'honneur, a assuré qu'il y a quelques années, López Obrador aurait pactisé avec le cartel de Sinaloa, alors sous la coupe du célèbre trafiquant El Chapo Guzman, ce que le premier intéressé dément.
Pour l'heure, aucun lien n'a été prouvé entre le président et le cartel Jalisco Nueva Generación, mais ce que l'on sait, c'est que ces deux cartels se soutiennent.
Encore récemment, López Obrador a réaffirmé son attachement à sa stratégie du «abrazos, no balazos» («des étreintes, pas des balles») en matière de sécurité.
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Malheureusement, les organisations criminelles ne sont pas de cet avis.
À l'heure de boucler ce reportage, dans la nuit du mardi au mercredi 10 août, le cartel Jalisco Nueva Generación a brûlé à Irapuato 20 dépanneurs Oxxo, une pharmacie, une station-service, des voitures et des autobus, rendant encore plus dure une vie déjà bien difficile.
Une nuit sanglante en représailles à l'arrestation de Ricardo Ruiz, l'un des piliers présumés du cartel. «Ça devient de plus en plus dur ici, aujourd'hui, je ne suis même pas allée travailler, c'est trop dangereux», nous confie Yareth.
Le 10 août, des commerces ont décidé de rester fermés par crainte d'une journée de violence.
Deux ans après l'arrestation d'El Marro, la guerre de territoire entre les cartels Santa Rosa de Lima et Jalisco Nueva Generación bat à nouveau son plein.
Face à cette recrudescence de violence dans la province de Guanajuato, le président López Obrador persistera-t-il dans sa stratégie du «abrazos, no balazos»?
Jamais les habitants d'Irapuato ne se sont sentis autant abandonnés par leurs dirigeants.
*Le prénom a été changé













