«Une Troisième Guerre mondiale pourrait débuter sur le sol asiatique»

Entretien

Des officiers chinois assistent à une cérémonie au Mémorial des victimes du viol de Nankin par les envahisseurs japonais lors de la Journée nationale annuelle du souvenir du massacre de Nankin, le 13 décembre 2022. Photo: CNS/AFP)

Mercredi le 21 décembre 2022, à 18:00

Depuis l’invasion de la Chine par le Japon en 1937, les deux pays entretiennent de très dures relations. Alors que Pékin étend son pouvoir dans le monde, Tokyo vient d’annoncer sa remilitarisation pour rétablir un rapport de force. Escalade en vue? 

 

Libre Média en a discuté avec Roromme Chantal, spécialiste de la Chine contemporaine et professeur de science politique à l’Université de Moncton. Il est notamment l’auteur de Comment la Chine conquiert le monde (PUM, 2022).

 

Simon Leduc: Tout d’abord, pouvez-vous nous résumer les relations entre la Chine et le Japon depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale?

 

Roromme Chantal: «Les relations entre ces deux pays sont difficiles à cause des atrocités que les Japonais ont perpétrées contre les Chinois durant la guerre de 1937-1945. Les actions du Japon impérial sont similaires à celles de l’Allemagne nazie contre les Juifs. Les actes commis par les Japonais étaient horribles et barbares.

 

Le Japon refuse toujours de reconnaître les atrocités du régime impérial et ne veut pas s’excuser aux Chinois pour tout le mal qu’il leur a fait. Le gouvernement japonais fait du révisionnisme historique. Par exemple, il a modifié les livres d’histoire enseignés dans les écoles afin d’occulter son passé trouble. Les Chinois n’apprécient pas du tout l’attitude des Japonais.

 

Il y a aussi des visites régulières de dirigeants japonais dans un temple très controversé où les auteurs de massacres contre les Chinois sont enterrés. Donc, la non-reconnaissance des gestes odieux commis par le Japon attise les tensions avec son voisin chinois depuis 1945. Les visites entre les deux pays sont extrêmement difficiles. 

 

Durant la première moitié du 20e siècle, le Japon était la première puissance d’Asie et sa défaite en 1945 a mis fin à son hégémonie. Cela a permis à la Chine de devenir le pays hégémonique en Orient. Sa montée en puissance a commencé dans les années 80 et se poursuit aujourd’hui.  

 

Après sa capitulation en 1945, au lieu de résoudre ses problèmes avec la Chine, le Japon a préféré se placer sous le parapluie sécuritaire des États-Unis. Les Japonais sont craintifs face à la montée en puissance de la Chine. L’archipel a occupé la Chine deux fois durant son histoire. Ce fait historique complique sérieusement la relation.»

 

Le Japon vient de mettre en place une nouvelle doctrine de défense. Pour la première fois depuis 1945, le il sera capable de frapper un territoire ennemi. Dans les faits, le Japon ouvre la voie au réarmement. En quoi consiste cette doctrine?

 

Roromme Chantal: «Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Américains ont imposé au Japon une constitution pacifiste en vertu de laquelle il ne pouvait pas se militariser. Le Japon était dépendant de son allié américain sur le plan sécuritaire.

 

Aujourd’hui, le contexte a beaucoup changé. Lors de sa présidence, Donald Trump avait dénoncé la dépendance de ses alliés, y compris du Japon, vis-à-vis des États-Unis sur le plan sécuritaire. Le Japon ne pouvait plus compter essentiellement sur les Américains pour sa défense en Asie.

 

Les dirigeants japonais se sont aperçus qu’ils devaient mettre en place une politique de défense plus musclée afin d’assurer la sécurité de l’archipel dans une Asie dominée par son ennemi chinois.

 

Depuis 2011, la priorité des États-Unis sur la scène mondiale est l’Asie. La montée en puissance de la Chine et la perspective qu’elle devienne hégémonique dans la région ont incité les Américains à renforcer leur position en Asie-Pacifique.  

 

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De ce fait, la nouvelle doctrine de défense japonaise met un terme au pacifisme militaire japonais. À cause de l’ascension de la Chine, on assiste actuellement à une course aux armements en Asie qui est de mauvais augure.

 

D’un côté, il y a la Corée du Nord qui est en train de devenir une puissance nucléaire. De l’autre, il y a la Corée du Sud qui reçoit des systèmes de défense des États-Unis afin de se protéger contre son voisin belliqueux.

 

Le Japon devait donc sortir de son pacifisme militaire et se réarmer (hausse significative du budget de la Défense) afin de se protéger des régimes communistes chinois et nord-coréen.»

 

Comment a réagi la Chine face à la nouvelle doctrine de défense du Japon?

 

Roromme Chantal: «La Chine a  réagi de manière agressive. Elle a envoyé des avions et des bateaux dans un espace maritime et aérien partagé avec le Japon. C’est une situation explosive. Évidemment, chaque État à le droit de réagir conformément à sa perception des problèmes de sécurité.

 

Nous sommes face à ce qu’on appelle un dilemme de sécurité en relations internationales. Cela s’explique comme suit.

 

Le pays X prend des mesures pour se mettre en sécurité de son rival, le pays Y. Sauf que ce dernier, qui a vu le pays X adopter de telles mesures, se sent lui aussi en danger. Donc, il se croit obligé de mettre en place des politiques pour assurer sa sécurité. En réponse, le pays X va augmenter ses mesures de sécurité et ainsi de suite. 

 

Cela enferme les deux protagonistes dans un cercle vicieux avec de potentiels débordements. À un certain moment, le pays X peut penser que la guerre est la seule solution pour infirmer la capacité de nuisance du pays Y. On peut observer ce phénomène en Ukraine en ce moment. Vladimir Poutine a pensé qu’il devait agir vite avant que l’Ukraine ne bascule dans le camp occidental.

 

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Ce scénario pourrait se répéter en Asie compte tenu de l’absence d’institutionnalisation des relations entre les pays de la région. Sur ce continent, il n’y a pas qu’une seule puissance, mais plusieurs: le Japon, la Chine, l’Inde, la Corée du Nord et la Corée du Sud. 

 

Cette contrée est extrêmement explosive et une Troisième Guerre mondiale, que personne ne souhaite, pourrait débuter sur le sol asiatique.»

 

Le déclenchement de cette Troisième Guerre mondiale est-il vraiment plausible?

 

Roromme Chantal: «Les dirigeants actuels savent qu’une seule étincelle est nécessaire pour nous replonger dans un conflit mondial. Le souvenir de la Première Guerre mondiale est bien présent.

 

Aujourd’hui, nous sommes à une époque où toutes les grandes puissances détiennent l’arme nucléaire. Il y a le tabou nucléaire. Une Troisième Guerre mondiale avec des puissances nucléaires ne pourrait pas être gagnée, mais seulement être perdue.

 

Par exemple, les Occidentaux ne sont pas intervenus militairement en Ukraine pour éviter une escalade qui aurait pu mener à un conflit mondial. Le tabou nucléaire continue ainsi de dissuader les dirigeants des grandes puissances à utiliser l’arme nucléaire.

 

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Mais pour répondre à votre question: le déclenchement d’un autre conflit mondial est possible malgré le tabou du nucléaire et l’interpénétration des économies. Par exemple, malgré les menaces contre l’économie russe, Poutine a quand même déclenché la guerre contre l’Ukraine, laquelle remonte par ailleurs en 2014 dans la région du Donbass.

 

Par exemple, si la Chine est convaincue – comme dans le cas de l’Ukraine –, que les États-Unis sont en train d’armer Taiwan pour l’empêcher de reprendre le contrôle de l’île, il y aura possiblement une Troisième Guerre mondiale.

 

Mais le déclenchement possible d’un conflit mondial dépend de la vigilance et du leadership des dirigeants en place des grandes puissances. Par exemple, si la Russie perdait la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine pourrait utiliser l’arme nucléaire.

 

En conclusion, nous sommes dans un contexte mondial très explosif.  On pense qu’une autre guerre mondiale n’aura pas lieu à cause des éléments mentionnés plus haut. Par contre, personne n’a pensé que la Première Guerre mondiale serait déclenchée et qu’on basculerait vingt ans plus tard dans un deuxième conflit mondial. La réponse des dirigeants mondiaux déterminera l’avenir.»