Le nucléaire, une arme de dissuasion massive

À Bruxelles en février 2016, des activistes manifestent pour un plus grand encadrement de l'énergie nucléaire en Belgique. Crédits photo: Emmanuel Dunand pour l'AFP.

Lundi le 16 mai 2022, à 18:00

La guerre en Ukraine montre que les pays dotés de l’arme nucléaire disposent encore aujourd’hui d’un net avantage par rapport à ceux qui en sont dépourvus, explique notre analyste géopolitique Philippe Labrecque. 


La menace d’un conflit nucléaire semblait chose du passé depuis l’effondrement de l’Union soviétique, mais voilà que la guerre en Ukraine ravive l’attrait des armes atomiques dans divers pays.

Après plus de deux mois de guerre en Ukraine avec les pertes humaines et la destruction qu’un tel conflit implique, plusieurs dirigeants et stratèges militaires se posent donc une question simple, mais lourde de conséquences: la Russie aurait-elle envahi l’Ukraine si cette dernière avait possédé des armes nucléaires ?

L’Ukraine désarmée face à la Russie 


Rappelons que l’Ukraine avait hérité d’un arsenal nucléaire enviable de l’Union soviétique après sa chute. Un arsenal que l’Ukraine avait par la suite cédé à la fédération russe nouvellement créée, en échange de garanties de sécurité de la part des États-Unis, dans l’objectif d’éviter une prolifération nucléaire en Europe de l’Est.

Trente ans plus tard, ces garanties américaines n’ont pas empêché la Russie de mener son offensive. Il est fort à parier que les Russes auraient hésité davantage avant de faire la guerre à une puissance nucléaire qui, le cas échéant, aurait pu causer des pertes et des dommages incommensurables aux forces ou à l’infrastructure russe.

À vrai dire, Vladimir Poutine n’aurait sûrement pas pris le risque de provoquer une fusillade nucléaire avec l’Ukraine.


Retour de la dissuasion nucléaire


La Russie utilise son arsenal nucléaire pour dissuader une intervention directe de l’OTAN et des États-Unis et transformer ce qui est toujours un conflit régional en conflit global. Plus spécifiquement, la Russie menace d’utiliser ses armes nucléaires tactiques contre les troupes de l’OTAN si ces dernières devaient se retrouver aux côtés des forces armées ukrainiennes.

En d’autres mots, la Russie protège son théâtre d’opérations, l’Ukraine et plus particulièrement l’Est du pays, d’une intervention militaire américaine directe dans le conflit, ce qui serait évidemment à son désavantage.

Malgré l’envoi considérable d’armes occidentales à l’armée ukrainienne, la menace nucléaire russe semble faire effet. Les dirigeants américains et les pays membres de l’OTAN ont clairement indiqué vouloir éviter toute confrontation directe, de peur de déclencher une série d’évènements qui provoquerait une escalade du conflit, potentiellement jusqu’à l’usage d’armes nucléaires.


La menace nucléaire entre efficacité et tabou 


Si on peut penser que l’Ukraine aurait pu dissuader une invasion russe grâce à l’arme nucléaire, on peut aussi penser, par exemple, que les États-Unis n’auraient pas envahi l’Irak de Saddam Hussein, ou que l’OTAN ne serait pas intervenue contre le régime de Mouammar Kadhafi en Libye, si ces derniers dirigeants avaient possédé leur propre arsenal nucléaire.

Des pays comme l’Iran, ou même Taïwan, notamment, concluront (si ce n’était déjà fait) que le conflit ukrainien confirme la pertinence des armes nucléaires pour les puissances régionales qui se retrouvent dans une position de faiblesse, vis-à-vis des puissances mondiales comme les États-Unis et la Chine respectivement.

Le fait qu’on puisse entrevoir une recrudescence de la prolifération nucléaire dans un avenir rapproché n’empêche pas l’utilisation d’armes nucléaires d’être un sujet tabou dans plusieurs parlements et assemblées législatives. Plusieurs pays ont renoncé à développer leur programme nucléaire dans le passé, comme le Brésil et l’Argentine et certains ont même démantelé leur arsenal nucléaire comme dans le cas de l’Afrique du Sud.

L’augmentation du nombre de puissances nucléaires et le risque élevé de conflits atomiques que ce phénomène occasionnerait ne sont donc pas inéluctables. Reste tout de même à espérer que les esprits les plus rationnels prévaudront dans une ère qui s’annonce chaotique.