La presse a appris que Pékin avait ouvert trois «postes de police» à Toronto dont les fonctions restent nébuleuses. La Chine de plus en plus influente au Canada? Libre Média fait le point avec trois spécialistes de l’Empire du Milieu.
«La Chine essaie présentement de façonner le monde à son image. Dans les faits, la Chine est déjà en train d’exporter son modèle autoritaire. […] Le modèle de contrôle des citoyens qu’a développé Pékin grâce aux nouvelles technologies pourrait très bien s’étendre à la gestion du réchauffement climatique», avertit Roromme Chantal, spécialiste de la Chine contemporaine.
Professeur de science politique à l’Université de Moncton, ce dernier estime que l’implantation de trois «postes de police» chinois à Toronto est une autre démonstration du «pouvoir de pénétration» du régime chinois au Canada.
Les informations relatives à ces bureaux ont été révélées le 27 septembre dernier par le Globe and Mail, après qu’il ait consulté un rapport de Safeguard Defenders, une organisation asiatique de défense des droits humains. Les conservateurs accusent les libéraux de fermer les yeux.
Des postes de police, pour quoi faire?
Lui aussi spécialiste de la Chine contemporaine, Gordon Houlden observe que cette affaire «reflète la montée du pouvoir de la République populaire de Chine au Canada». Mais le directeur du China Institute souligne que «nous comprenons encore trop mal le fonctionnement exact de ces "stations"» pour nous prononcer avec exactitude sur ces découvertes.
Chose certaine, il est clair pour lui qu’il s’agit d’une «violation de la souveraineté» du Canada, puisque les États étrangers doivent obtenir l'autorisation du gouvernement hôte pour ouvrir et exploiter ce type de bureaux.
Gordon Goulden a travaillé 34 ans pour le compte des Affaires étrangères canadiennes, ayant occupé des postes qui l’ont mené entre autres à La Havane, Hong Kong, Varsovie et Pékin.
«J'ai l'impression que ce ne sont pas des "postes de police" qu'on voit au Canada. Il semble plutôt qu'il s'agisse de carrefours de communication permettant à l'autorité gouvernementale provinciale du Fujian de mener ses activités au Canada», explique le professeur de science politique à l’Université de l’Alberta.
«Certaines de ces démarches peuvent être aussi banales que le renouvellement d'un permis de conduire, mais il semble également qu'il s'agit de localiser des personnes recherchées par le gouvernement du Fujian dans leurs efforts pour récupérer des fonds qu'ils pensent avoir été obtenus illégalement», poursuit-il en entrevue.
Une «contrôlocratie» tentaculaire
Selon Roromme Chantal, que les agents chinois présents au Canada soient rattachés ou non au gouvernement de Fujian ne change rien à leur appartenance au régime et à leur mission qui est principalement de surveiller et recadrer s’il le faut les membres de la diaspora.
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«Ces agents opèrent à l’insu des autorités canadiennes. Ils font pression sur des ressortissants pour les forcer à rentrer en Chine continentale. […] Le président Xi Jinping a réussi à développer ce que ni Mao ni Staline n’ont réussi à faire, c’est-à-dire une véritable "contrôlocratie" basée sur des moyens technologiques perfectionnés», analyse l’auteur du livre Comment la Chine conquiert le monde (PUM, 2020).
Pékin pourrait utiliser les mêmes techniques de surveillance qu'en Chine pour monitorer les déplacements et les activités des ressortissants chinois jugés suspects au Canada. Des membres de la diaspora utilisent aussi leur influence financière et politique pour projeter une image plus positive de la Chine et de son modèle fait de crédit social et de capitalisme d'État.
Une enquête réclamée
Ex-ambassadeur canadien en Chine (2012-2016), Guy Saint-Jacques estime «nécessaire que le gouvernement canadien mène une enquête pour clarifier les choses».
«D’après ce qui a été publié en Chine au sujet de ces centres, il est fort possible qu’il y ait là des membres des forces policières chargées de "convaincre" des fugitifs de retourner en Chine, en utilisant la menace au besoin», croit lui aussi l’ex-ambassadeur dans un échange avec Libre Média.
Selon Guy Saint-Jacques, «normalement, des membres des forces policières chinoises ne devraient pas être ici sans la permission du gouvernement canadien».
Il rappelle qu’un protocole avait été mis en place au début 2016 entre la GRC et le ministère de la Sécurité publique pour permettre à des enquêteurs chinois de venir au Canada. Cependant, ces agents de Pékin n’ont jamais été autorisés à rencontrer un membre de la diaspora sans la présence d’un agent de la GRC parlant mandarin et le consentement de la personne ciblée.
«On sait que plusieurs policiers chinois sont venus ici avec un simple visa de visiteur», déplore l’ex-ambassadeur canadien en Chine.
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Le 7 octobre dernier, des responsables fédéraux ont confirmé qu'il serait «entièrement illégal» pour Pékin d'ouvrir de tels bureaux sur le sol canadien, mais que cette façon de faire serait cohérente avec son ingérence croissante dans les affaires canadiennes.
L’opération Fox Hunt
En 2014, Pékin a lancé l’opération anticorruption «Fox Hunt» dont le but est officiellement de retrouver à l’étranger des personnes accusées d’avoir fui illégalement la Chine ou jugées coupables de diverses formes de corruption ou de délits financiers.
Mais selon des observateurs comme Richard Fadden, un ex-directeur du SCRS, l’opération vise avant tout à surveiller et encadrer les membres de la diaspora chinoise.
Une version des faits que partage le directeur du FBI, Christopher Wray, pour qui ce programme vise partout dans le monde des ressortissants chinois considérés comme des «menaces» par Xi Jinping, l’actuel président chinois.
Roromme Chantal invite le Canada et les pays occidentaux en général à rester «vigilants» devant le «sharp power chinois», sans toutefois sombrer dans la paranoïa et la sinophobie:
«Tous les membres de la diaspora chinoise sont en quelque sorte considérés par Pékin comme des missionnaires et des ambassadeurs de la Chine. […] Le but du sharp power chinois est de pervertir de l’intérieur les démocraties et d’offrir des réponses à des problèmes d’ordre économique et politique aux pays déçus par le modèle occidental», conclut-il.













