Les nombreux rapprochements entre Moscou et Pékin laissent entrevoir l’émergence d’un bloc eurasiatique qui sera de plus en plus difficile pour l’Occident à confronter, analyse notre contributeur Philippe Sauro Cinq-Mars.
Le symbole est fort: c’est dans la mythique cité de Samarcande en Ouzbékistan que se sont réunis les 15 et 16 septembre derniers les États membres de l’Organisation de coopération de Shanghai avec Vladimir Poutine et Xi Jinping comme principales têtes d’affiche.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan était aussi de la rencontre.
À la veille du prochain G20 qui se déroulera à Bali en novembre, cette démonstration d’unité de l’organisation, réunissant des États eurasiatiques représentant environ 40% de la population mondiale, prend des allures de front anti-occidental.
Au carrefour des civilisations
À mi-chemin entre l’est et l’ouest sur l’ancienne route de la soie, en plein cœur des déserts et des steppes d’Asie Centrale, la cité millénaire ouzbèke a toujours été un carrefour des cultures entre le Moyen-Orient, la Chine et la Russie.
Ce n’est donc pas un hasard si Poutine et Xi Jinping ont choisi de se réunir dans cette région mitoyenne.
Depuis quelque temps, l’isolement de la Russie provoqué par l’Occident la force à courtiser abondamment la Chine et à conclure une panoplie d’ententes commerciales avec elle. Ce qui tombe plutôt bien, puisque la Chine est en voie de compléter son mégaprojet d’infrastructure de «nouvelle route de la soie» qui passe dans la région.
À lire aussi: Un monde plus instable depuis le départ de Trump?
Par exemple, la Chine annonçait récemment être parvenue à des ententes entre elle, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan pour connecter la ville chinoise du Kashgar et la vallée ouzbèke de la Ferghana par le col d’Irkeshtam, en train.
Une Russie subordonnée?
S’il ne le laisse pas paraître dans la forme, affichant plutôt des airs triomphalistes, Vladimir Poutine apparaît néanmoins en position de faiblesse face à Pékin.
La Russie demeure en difficulté depuis son déclenchement de la guerre en Ukraine et cherche désespérément de nouveaux partenaires, notamment pour réacheminer son flux gazier, principale source de revenus pour l’État.
Quant à lui, Xi Jinping reste prudent dans ses déclarations, craignant qu’un soutien trop affiché à la Russie lui vaille des sanctions à son tour. C’est donc un jeu d’équilibrisme auquel les deux puissances s’adonnent, jeu dans lequel on multiplie les ententes sans ouvertement parler d’alliance…
Les limites du containment
Cela dit, pour la Chine, la guerre en Ukraine et le blocage occidental ne sont qu’un reflet prémonitoire de ce qui pourrait l’attendre avec Taïwan. Tout l’espace eurasiatique se retrouve en quelque sorte encerclé et isolé par le monde occidental.
À lire aussi: L’intégration de Taïwan à la Chine est «inévitable»
Une excuse parfaite pour condamner les volontés hégémoniques de l’Occident et renforcer une collaboration continentale.
Pendant que l’Europe redémarre ses centrales au charbon et au nucléaire en prévision d’un hiver difficile sur le plan énergétique, Vladimir Poutine tenait à démontrer qu’il est vain de tenter d’isoler la Russie.
Parlant de «changements tectoniques», il affirme:
«Un partenariat entre la Russie et la région de l’Asie et du Pacifique offre de nouvelles opportunités colossales pour notre peuple, et les sanctions économiques se sont retournées contre l’Occident.»
En d’autres mots, l’Occident atteint probablement les limites de sa stratégie de containment contre la Russie et la Chine, toute pression supplémentaire ne résultant qu’en une plus grande collaboration entre les deux géants, ce qui laisse entrevoir l’émergence d’un bloc continental qui sera de plus en plus difficile à confronter.












