Un nombre grandissant de Chinois s’élèvent contre la politique zéro Covid et le régime de Pékin. Comment penser les difficiles relations entre le Canada et la Chine dans ce nouveau contexte? Les réponses de Roromme Chantal, spécialiste de la Chine.
Spécialiste de la Chine contemporaine, Roromme Chantal est professeur de science politique à l’Université de Moncton.
Simon Leduc: Depuis la fin novembre, plusieurs manifestations ont eu lieu en Chine. Quelles sont les causes de ces manifestations?
Roromme Chantal: «Tout d’abord, depuis trois ans, le gouvernement chinois pratique une politique zéro Covid. Depuis l’apparition du virus sur le territoire chinois, le régime communiste a toujours privilégié des politiques sanitaires imposantes comme le confinement de la population.
Au début de la pandémie, cette mesure n’était pas contestée par les Chinois, parce qu’elle a été efficace dans le combat contre la transmission de la Covid-19. La politique chinoise a eu de meilleurs résultats que celle de certains pays occidentaux sur le plan strictement sanitaire.
Malgré que cette politique ait été très contraignante pour la population, elle paraissait justifiée à cause de la situation sanitaire difficile du début de la pandémie.
Par contre, le gouvernement chinois a mis en place des vaccins qui n’ont pas été aussi efficaces que ceux des pays occidentaux. Il faut souligner que les confinements ont eu des effets très pervers sur le fonctionnement de l’économie chinoise.
Depuis quelques mois, les gouvernements occidentaux ont assoupli leurs mesures sanitaires et la gestion de la pandémie est devenue quasiment banale. Par exemple, la Coupe du monde de soccer est en cours actuellement au Qatar malgré la Covid-19.
Les gens assistent aux matchs sans imposition de mesures. Tandis qu’en Chine, les gens continuent d’être confinés de façon drastique par le régime communiste. D’un côté, la politique sanitaire radicale du régime commence à exaspérer les citoyens.
De l’autre côté, le mécontentement de la population envers la censure et l’absence de liberté d’expression s’intensifie. Les manifestations actuelles démontrent que les Chinois exigent plus de libertés.
La fatigue de la population envers la politique zéro Covid du gouvernement et le manque de liberté d’expression dans le pays sont les causes directes de ce mécontentement populaire.»
Comment le régime communiste chinois réagit-il exactement face à la grogne populaire?
Roromme Chantal: «Dans un premier temps, il faut dire que le gouvernement chinois a été surpris de l’ampleur de la réaction de la population. Il ne s’attendait pas à de tels débordements depuis les manifestations sur la place Tiananmen par le mouvement pro-démocratie en 1989.
Les autorités chinoises ont fait une gestion drastique des messages sur les réseaux sociaux. De plus, le gouvernement n’a pas lésiné sur la manière forte en déployant la police dans les principales villes où ces manifestations ont eu lieu.
Subséquemment, au cours des derniers jours, on a assisté à un assouplissement des mesures sanitaires de la part des autorités locales. Le gouvernement a commencé à comprendre l’ampleur de cette colère. Il ne peut pas complètement arrêter sa politique sanitaire pour ne pas perdre la face. Cependant, il va assouplir sa politique sanitaire afin de calmer la grogne populaire.
Par exemple, il va mettre fin au confinement des étudiants dans les universités et permettre à ces derniers de rentrer chez eux. Si Pékin avait maintenu sa politique de confinement, cela aurait été une occasion pour les étudiants de se mobiliser contre lui.»
La semaine dernière, l’ancien président Jiang Zemin est décédé à l’âge de 96 ans. Il a été président de 1993 à 2003. Comment décrivez-vous sa gouvernance durant son règne?
Roromme Chantal: «L’ancien président avait un style tout à fait opposé à celui-ci de l’actuel président chinois Xi Jinping. M. Zemin a mis en place une politique qui était en rupture radicale avec celle que pratiquait Mao Zedong.
Mao concentrait tous les pouvoirs entre ses mains. Tandis que M. Zemin a donné une liberté d’expression à une certaine couche de la population. De plus, il avait privilégié une direction collégiale de gouvernance, contrairement à la centralisation des pouvoirs entre les mains de Xi Jinping.
C’est pourquoi aujourd’hui, sa disparition est instrumentalisée en Chine tout comme le décès d’autres dirigeants dans le passé. C’est un moment très difficile pour Xi Jinping, parce que Jiang Zemin incarnait un style de leadership qui a permis à la Chine de progresser économiquement et de stabiliser ses relations avec le monde extérieur.
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Le président actuel incarne l’inverse. Le régime craint que les dissidents chinois ne profitent du moment créé par le décès de M. Zemin pour continuer leur protestation contre ses politiques.
Les manifestants lancent donc un grand défi à Xi Jinping qui vient de recevoir un troisième mandat historique. Ce dernier apparaît en Chine comme un président tout puissant comme ce fut le cas pour Mao Zedong.
Des manifestants ont clairement exigé non seulement la démission mais aussi le départ du Parti communiste chinois, que le président chinois a renforcé au détriment des autres institutions politiques du pays. Autrement dit, c’est vraiment un mouvement qui remet en question tout ce qu’incarne Xi Jinping aujourd’hui.»
Sur quelle idéologie Xi Jinping va-t-il se baser pour son troisième mandat, tant sur le plan intérieur qu’extérieur?
Roromme Chantal: «Vendredi dernier, j’ai rencontré l’ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, en compagnie de quatre de mes étudiants en relations internationales. J’ai eu la chance de dialoguer avec lui pendant plus d’une heure.
Il y a quelque chose qui a retenu mon attention durant ces échanges. Il a beaucoup insisté sur la nécessité d’un dialogue constructif entre la Chine et le reste du monde et en particulier le monde occidental. M. Peiwu a ajouté qu’aujourd’hui, ce qui inspire la politique chinoise est le marxisme-léninisme. C’est vraiment une affirmation que l’Occident doit prendre en compte, car c’est cette idéologie qui va caractériser la politique étrangère chinoise et ses relations avec l’Occident.
Le marxisme-léninisme est une grille de lecture où l’État joue un rôle central dans la gestion du pays. Sur le plan intérieur, cet État est cristallisé par un parti unique comme à l’époque de l’Union soviétique. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, ce dernier a entrepris d’augmenter la puissance du Parti communiste chinois.
Sous sa gouverne, le Parti communiste dirige tous les aspects de la société et s’assure de la soumission de la population par l’entremise d’un contrôle absolu de cette dernière: censure, surveillance avec des caméras dans les rues, répression des opposants du régime, etc.
Sur le plan de la politique étrangère, le marxisme-léninisme, tel qu’imaginé par Karl Marx, prévoyait la destruction de l’hégémonie occidentale, basée sur le capitalisme, et l’avènement d’un monde nouveau basé sur une société sans classes. C’est pourquoi Marx encourageait la diffusion du capitalisme, pour que celui-ci diffuse ses contradictions, et que cela mène à une révolution au niveau planétaire.
Il faut savoir que Xi Jinping estime qu’il y a un modèle chinois dont le reste du monde peut s’inspirer. La politique étrangère de plus en plus agressive et affirmative de Xi Jinping s’explique par le fait qu’il croit de plus en plus en la supériorité du modèle chinois. Le président chinois veut l’avènement d’un monde de plus en plus dominé par le géant asiatique.
Cela peut expliquer l’agressivité de la Chine vis-à-vis de Hong Kong et Taiwan. La Chine commence à exporter son système autoritaire en mettant à la disposition de ses pays partenaire les technologies utilisées en sol chinois.
Le monde va ainsi se retrouver avec deux grandes puissances, comme dans le temps de la Guerre froide, les États-Unis (le monde libre) et la Chine (autoritaire), avec des visions complètement différences des relations internationales.»
Les relations entre le Canada et la Chine se sont détériorées depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux de Trudeau. Comment évaluez-vous la nouvelle stratégie canadienne en Asie pacifique?
Roromme Chantal: «Comment l’Occident va-t-il répondre à la montée en puissance de la Chine? C’est la plus grande question géopolitique du 21e siècle.
J’estime qu’il n’y a pas une réponse définitive à cette question.
Comment le Canada doit répondre à la Chine? Le Canada doit définir une stratégie qui tienne compte des familiarités géopolitiques. C’est un pays qui est sous le parapluie sécuritaire américain. Il doit donc concevoir une tactique qui lui permettra de continuer à assurer sa prospérité sur la base de sa collaboration avec les Américains.
De plus, la stratégie canadienne devrait tenir compte de la nouvelle réalité du monde contemporain. La Chine s’impose de plus en plus comme une puissance indispensable. Le Canada ne peut pas ignorer la Chine et doit continuer de travailler avec cette dernière.
Depuis 2014, la Chine est la première économie mondiale. Le Canada ne peut pas ignorer ce fait.
Aujourd’hui, la puissance asiatique a des relations commerciales et économiques privilégiées avec 130 pays dans le monde. Tandis que les États-Unis entretiennent une telle relation avec une centaine d’États. On est dans un monde qui est en train de devenir de plus en plus chinois.
De ce fait, le gouvernement canadien vient de lancer sa stratégie indo-pacifique. Il faut savoir que dans cette région, la majorité des principaux alliés des Américains ont de meilleures relations économiques avec la Chine qu’avec eux: l’Australie, la Corée du Sud, le Japon, etc.
Pour le Canada, l’idée consiste à développer une stratégie qui tienne compte de cette nouvelle réalité. La tactique qui a été annoncée par le gouvernement du Canada soulève chez l’expert en politique chinoise que je suis des questions. C’est une politique qui vise clairement à endiguer la Chine.
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Je ne pense pas que le Canada puisse le faire, car le financement de cette stratégie s’élève seulement à 2,2 milliards de dollars. Or, dans le cas de la Chine, le financement de la route de la soie est évalué à des milliards de dollars. Alors, sur le plan financier, le Canada est très loin de la Chine.
La Chine est un géant sur la scène internationale avec une population de 1,4 milliard de personnes. Elle a la plus grande classe moyenne au monde. Est-ce que le Canada a intérêt à rivaliser avec le géant chinois malgré ses différends?
Sous le leadership de Xi Jinping, la Chine est plus agressive. Elle n’a pas peur de confronter les pays occidentaux, comme le Canada, qui critiquent son modèle politique. Alors, le Canada doit absolument en tenir compte dans ses relations avec Pékin.
Le réalisme politique démontre que la Chine est un acteur incontournable dans les relations internationales. Tandis que le Canada a échoué deux fois à obtenir un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Malgré tout, le gouvernement du Canada continue de défier la Chine communiste.
Les relations entre les deux se sont envenimées depuis l’arrestation de Meng Wanzhou à Vancouver à la demande des autorités américaines. Il y a aussi eu l’affaire des deux Michael. Justin Trudeau a entrepris une campagne internationale pour dénoncer la diplomatie de la Chine. Lors du Sommet de Bali en Indonésie, il y a eu une discussion houleuse entre Justin Trudeau et Xi Jinping.
La stratégie canadienne manque donc de réalisme politique. Je ne vois pas comment cette stratégie permettra de défendre l’intérêt national du Canada, puisque la Chine a une influence beaucoup plus considérable que le Canada sur la scène mondiale.
Le Canada devrait faire preuve de beaucoup plus de pragmatisme dans ses relations avec le régime communiste chinois tout en continuant à défendre ses valeurs à l’étranger.»













