Le wokisme n’est qu’une énième incarnation de cette volonté de museler le discours qui a connu son apogée en Occident avec l’Inquisition, dénonce l’historien Marc Simard.
On désigne généralement comme woke quelqu’un dont le militantisme est structuré en fonction de questions identitaires (race, genre, orientation sexuelle, etc.) et qui place le «ressenti» au centre de ses analyses et dénonciations.
Le wokisme (être «éveillé » face aux injustices) est né chez les Afro-Américains des années 1960 qui combattaient la discrimination raciale et il est réapparu en force avec le mouvement Black Lives Matter (2014). Il est essentiellement fondé sur le cas particulier des esclaves américains (et caribéens) d’origine africaine.
Aveuglement historique
Or, celui-ci ne saurait expliquer toute la question raciale ni l’esclavagisme dans l’histoire. En effet, l’esclavage est apparu avec la naissance des sociétés agricoles hiérarchisées, il y a dix mille ans environ, et il s’est répandu sur tous les continents.
Dans l’Antiquité proche-orientale et méditerranéenne, les esclaves étaient des prisonniers de guerre. Leur race n’avait aucune importance: les Romains avaient même des esclaves grecs (qui étaient utilisés principalement en éducation), un peuple que leurs dirigeants et intellectuels vénéraient.
L’esclavage a existé eu sein des empires chinois, persan, ottoman et égyptien (Moïse!), pour ne nommer que ceux-là, et l’ethnie de leurs esclaves n’avait aucune importance.
Il sévissait même en Amérique précolombienne (entre tribus) et en Afrique subsaharienne, où les premiers esclavagistes ont été des Noirs qui ont, à partir du IXe siècle, commencé à vendre leurs «frères» aux musulmans d’Afrique du Nord. C’est sur ce commerce florissant que s’est greffée, à partir du XVe siècle, la traite transatlantique.
La réduction de la question de l’esclavage à l’appartenance raciale ne passe donc pas le test de la congruence historique. De même, attribuer l’existence de l’esclavage aux Européens est une entreprise d’une myopie historique consternante et d’une malhonnêteté intellectuelle inqualifiable.
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En ramenant l’appartenance raciale au centre de la vie sociale et intellectuelle, le wokisme a faite reculer la réflexion sur le racisme, l’identité, les relations interethniques, etc., de plus d’un demi-siècle.
Du vivre-ensemble au vivre-séparé
Cette interprétation racialiste de l’histoire a notamment donné naissance au concept d’«appropriation culturelle». Celui-ci se réfère à l'idée que l'appropriation (non autorisée ou indésirable) d'éléments d'une culture «autre» par un individu faisant partie d’une culture «dominante» serait irrespectueuse en soi parce qu’elle dépouillerait la culture «spoliée» de son identité, ainsi réduite à une caricature raciste.
Évidemment, pour les wokes, l’appropriation est à sens unique, les Blancs en étant coupables et les «racisés» (Noirs et Autochtones au premier chef) victimes.
Au Canada, les Blancs sont fréquemment accusés de s’approprier des éléments des cultures autochtone ou afro-américaine. Les cas récents de SLÄV et de Kanata ont défrayé la chronique des scandales, leurs créateurs ayant notamment été dénoncés pour ne pas avoir embauché suffisamment d’artistes noirs ou autochtones et pour ne pas avoir suffisamment consulté ceux-ci.
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Dans les faits, ces dénonciations reposaient sur une idéologie foncièrement corporatiste, qui dénie à ceux qui ne sont pas de la «confrérie», surtout s’ils sont blancs, le droit de s’inspirer des produits d’une autre culture, et qui prétend que seuls les «racisés» peuvent interpréter les œuvres provenant de ou traitant de leur groupe ethnique.
L’affaire Kanata, un spectacle fondé sur une relecture de l’histoire du Canada « à travers le prisme des rapports entre Blancs et Autochtones » et qui a été annulé suite aux pressions de certains Autochtones, illustre parfaitement cet essentialisme raciste.
Comme si un comédien ne pouvait jouer que des rôles traitant de son groupe ethnique ou un écrivain ne pouvait écrire que sur son milieu culturel.
Un refus du métissage
Toute l’histoire contemporaine de la création, largement fondée sur les échanges interculturels, ridiculise cette assertion, le métissage y ayant fleuri comme jamais auparavant, principalement grâce aux voyages et au développement des moyens de communication.
En fait, le métissage est une menace pour le wokisme, dont la vision du monde est étroitement ancrée dans l’appartenance raciale. Le métis est la némésis du woke.
C’est sans doute la raison pour laquelle les wokes critiquent autant l’appropriation culturelle, qui en fait est un phénomène de cohabitation, par «interaction désordonnée» (Kenan Malik) entre des cultures différentes, qui favorise leurs mutations et les enrichit mutuellement.
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En réalité, le métissage annihile la pensée woke, qui est binaire, mécanique et manichéenne. C’est une des raisons pour lesquelles les wokes ont tendance à se réfugier dans des «endroits sécuritaires», où leur discours clos ne rencontre que des échos bienveillants et n’est pas confronté aux différences, ressenties comme des agressions.
Le wokisme n’est qu’une énième incarnation de cette volonté de museler le discours et l’expression artistique qui a connu en Occident son apogée avec l’Inquisition et l’Index.
Entre dogmatisme et conformisme
Le woke pose, à la face de ses contemporains et de l’histoire, comme un être vertueux et respectueux, alors qu’il n’est qu’un préfet des mœurs. Il y a cent ans, il aurait été membre du clergé, et il y a cinquante ans, marxiste de tendance maoïste.
Au-delà des questions triviales comme celles des logos ou des noms d’équipes sportives (Redskins de Washington ou Eskimos d’Edmonton), affaires purement symboliques qui peuvent être réglées par le simple bon sens, comme on l’a vu, le wokisme entre en conflit avec la propension des cultures à se nourrir les unes des autres.
Il se trouve ainsi en opposition avec l’universalisme progressiste des Lumières et fait fi des innombrables passerelles qui irriguent et enrichissent les univers culturels.
En cette époque où leur culture gagne en vitalité et en rayonnement, les Autochtones n’ont rien à gagner à adopter cette posture victimaire qui à terme les enfermera dans un ghetto et nuira à leur essor.













