Les Chiliens ont-ils rejeté une constitution «woke»?

Dans la capitale de Santiago, des gens dans la foule célèbrent les résultats du référendum sur le projet de nouvelle constitution, le 4 septembre 2022. Photo: Claudio Reyes pour l’AFP.

Vendredi le 16 septembre 2022, à 17:45

Chili: rejeté par 62% des électeurs en début septembre, le projet de nouvelle constitution est loin d’être le succès souhaité par le président de gauche Gabriel Boric. Comment expliquer cet échec? Libre Média fait le point avec deux spécialistes. 

 
«Je m'engage à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour construire un nouveau processus constitutionnel», s’est empressé de déclarer le président Gabriel Boric après les résultats du référendum du 4 septembre dernier.
 
En octobre 2020, en réaction à un grand mouvement de contestation, les Chiliens avaient accepté lors d’un premier référendum d’entamer un processus pour remplacer la constitution de 1980, document hérité du régime Pinochet et évoquant donc de mauvais souvenirs. 
 
Deux ans plus tard, le travail est à refaire, car près de 62% des électeurs ont voté NON à la nouvelle Magna Carta, dont l’une des caractéristiques était de faire une grande place aux peuples autochtones, à l’égalité homme-femme et à l'environnement. 

 

Méfiance dans la population

 
Pour le politologue chilien Marcelo Mella, un phénomène de «contamination croisée» explique le rejet massif du projet constitutionnel.
 
D’abord, des enjeux comme l’organisation du texte et la forme donnée à l’État ont influencé le résultat, ayant peut-être été mal compris par un certain nombre de citoyens plus préoccupés par la hausse du coût de la vie. Avec un taux d'inflation de 14%, le pays de vingt millions d’âmes n’avait pas connu une telle flambée des prix depuis 1992. 

Le vaste catalogue de droits élaboré par la convention chargée de rédiger la constitution ne fait pas l’unanimité, pas plus que le caractère plurinational de l’État, un projet difficilement réalisable, présenté par des observateurs latino-américains comme une construction abstraite sans ancrage dans la réalité. 
 

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Ensuite, le fait que des membres de la convention aient voulu imposer leur vision des choses au détriment de la recherche de consensus aurait contribué à faire naître la méfiance.
 
«D’une certaine façon, plusieurs membres de la convention ont commis l’erreur de politiser le processus en adoptant une posture partisane qui n’a pas permis de maintenir le lien de confiance entre la convention et la population. […] Beaucoup des conventionnels n’avaient pas d’expérience politique», observe le professeur de science politique de l’Université de Santiago. 

 

Un vote de contestation?

 
Pour ce dernier, un certain nombre de gens ont en quelque sorte voté davantage contre le gouvernement lui-même que contre la nouvelle constitution, le scrutin ayant en partie pris la forme d’un vote de contestation avec un taux de participation de 86%.
 
«Il y a un lien assez clair entre la désapprobation du texte constitutionnel et la chute de popularité du président», précise l’universitaire. 
 
Pour bénéficier d’un point de vue extérieur, Libre Média a aussi sollicité l’avis du politologue Marc Chevrier, qui salue d’entrée de jeu le «grand moment démocratique» que représente toujours pour un peuple l’adoption d’une nouvelle constitution.
 

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Également juriste et constitutionnaliste, il estime toutefois que de désigner une assemblée élue chargée d’élaborer le texte emmène un défi supplémentaire, dans la mesure où cette démarche «pose le problème de créer un nouveau corps représentatif».

Mais le 25 octobre 2020, c’est le choix qu’avait fait le peuple chilien au lieu d’opter pour une assemblée composée d’une moitié d'élus et d’une moitié de parlementaires, l’autre manière de procéder pour changer ou modifier une constitution. 
 
«Le fait que cette convention ne soit pas représentative des forces politiques en présence à la Chambre des députés peut expliquer en partie pourquoi le peuple ne s’est pas reconnu dans le projet de constitution», analyse le professeur de science politique de l’Université du Québec à Montréal.
 
«On a exigé la parité homme-femme et on a voulu représenter la diversité culturelle avec les Autochtones au premier plan. Cependant, les groupes en question étaient peu habitués à faire des compromis et ne tenaient pas compte de la diversité socio-professionnelle avec une surreprésentation d’avocats, d’universitaires et de journalistes», poursuit-il.
 
Un projet aux accents élitistes dans un pays où le revenu annuel moyen était de 16 500 dollars canadiens en 2019?
 

Des droits sans devoirs 

 
À la lecture du texte qu’il décrit comme «ambitieux et volumineux», ce qui retient l’attention de Marc Chevrier est aussi le grand nombre de droits, mais l’absence de devoirs pour les individus. Les devoirs sont plutôt attribués à de vastes entités comme l’État et la société. 

«Une liste de droits époustouflante» reflétant une philosophie libérale loin de la gauche marxiste et de la théologie de la libération, dont les empreintes sont encore bien visibles en Amérique latine. 
 

Un «wokisme» latino?

 

Pour Marcelo Mella, le fait que le projet de nouvelle constitution ait été d’abord porté par une «nouvelle gauche» très occidentale et moins centrée sur les enjeux économiques explique aussi le résultat du référendum. 
 
À 36 ans, le président Boric serait le principal représentant de cette gauche «très identitaire et très universitaire», dont les préoccupations ne seraient pas toujours exactement celles des «gens ordinaires» qui doivent aussi actuellement faire face à la montée de l’insécurité. Une gauche pas si éloignée du mouvement «woke» en vogue dans les pays du nord.
 
«La difficulté de cette nouvelle gauche à tenir compte des besoins fondamentaux de la population pousse les gens dans les bras de la droite et de l’extrême droite. C’est un phénomène qui n’est pas tellement différent de ce qu’on peut parfois voir en Europe et aux États-Unis», soulève le politologue chilien. 
 
À ce sujet, Marc Chevrier partage l’essentiel du point de vue de son collègue de l’Université de Santiago. Il estime que la population pourrait avoir intuitivement rejeté un texte qu’elle sentait étranger à sa réalité quotidienne. 
 
«Une constitution ne devrait pas avoir pour but d’abolir tous les clivages. […] Les meilleures constitutions sont généralement celles qui ont des ambitions modestes et qui sont basées sur des grands principes pouvant évoluer dans le temps», conclut l’universitaire québécois.