Comment la culture en langue espagnole s’impose au monde

Un manifestant portant la combinaison rouge et le masque Dali de la série de Netflix La Casa de Papel (Money Heist) proteste contre le gouvernement de l’ex-président colombien Ivan Duque, à Bogota le 19 mai 2021. Photo: Raul ARBOLEDA pour l’AFP.

Vendredi le 25 août 2023, à 11:00

Spécialiste du monde hispanophone, Nicolas Klein nous explique pourquoi l’espagnol, une langue parlée par presque 600 millions de personnes, est en train de devenir l’un des principaux véhicules culturels sur la planète. Une collaboration spéciale. 

 

Beaucoup d’encre a déjà coulé concernant les conséquences de la mondialisation en matière culturelle. Le rapprochement croissant des hommes grâce aux progrès des transports et des technologies de la communication donne la possibilité de mieux connaître les autres civilisations, de s’initier plus aisément aux langues étrangères, etc. 

 

Dans le même temps, ce grand brassage des cultures a consacré, depuis les années 50 du siècle dernier, la domination toujours plus marquée de l’anglais et des productions venues des États-Unis d’Amérique. Apparemment, un tel phénomène a contribué à «écraser» la richesse immatérielle de notre planète, structurant un écoumène anglo-saxon dont les principaux centres seraient New York et Los Angeles.

 

Des bouleversements démographiques et technologiques 

 

Si rien ni personne n’a été, jusqu’à présent, capable de véritablement remettre en cause cette hégémonie américaine de manière globale, on assiste depuis quinze à vingt ans à des évolutions capitales dans le domaine de la culture mondialisée. 

 

 

Pour la première fois depuis près d’un siècle, l’anglais est concurrencé au moins partiellement à l’échelle planétaire.

 

-Nicolas Klein, hispanologue

 

 

Certaines nations au poids démographique modeste et à la civilisation censément périphérique parviennent à compter sur le plan artistique, avec un réel succès populaire sur le globe. C’est le cas, par exemple, de la Corée du Sud, avec des films comme Parasite (premier long métrage non anglophone récompensé à un tel niveau aux Oscars, en 2020) ou des séries comme Squid Game.

 

Les courants migratoires qui caractérisent notre époque participent eux aussi de l’émergence d’autres aires culturelles. Depuis quelques décennies, les États-Unis accueillent en effet un nombre substantiel d’immigrés venus d’Amérique latine. 

 

Avec 62 millions d’Hispaniques sur son territoire en 2023, dont près de 42 millions pratiquent encore leur langue maternelle au quotidien, la première puissance mondiale est confrontée à un fait inédit dans son histoire: la visibilité toujours plus grande de productions se faisant dans une autre langue que l’anglais.

 

Le succès de l’espagnol sur place (et, partant, au niveau mondial) est tel qu’avec le groupe sud-coréen BTS, le chanteur portoricain Benito Antonio Martínez Ocasio, plus connu sous le pseudonyme de Bad Bunny, est devenu l’un des artistes les plus écoutés sur la planète en ce début des années 2020. 

 

L’industrie musicale (et, plus largement, culturelle) américaine met ainsi sa force de frappe au service d’une civilisation autre, non pas par altruisme mais parce que le public le réclame.

 

La force de la langue de Cervantes

 

Il faut dire que la langue espagnole est aujourd’hui parlée par presque 600 millions de personnes dans le monde (tous types de locuteurs confondus), qu’il s’agit de l’un des principaux véhicules de communication sur Internet (notamment sur les réseaux sociaux) et que les pays hispanophones ont bien compris l’intérêt et les potentialités d’une telle position. 

 

Pour la première fois depuis près d’un siècle, l’anglais est concurrencé au moins partiellement à l’échelle planétaire.

 

En tant que berceau de cette langue, l’Espagne est très active en matière de promotion de la culture en espagnol, à travers des organismes comme l’Institut Cervantes et l’Académie royale espagnole. Ils sont amenés à collaborer avec des organisations implantées dans d’autres nations qui partagent ce patrimoine linguistique, à l’instar de l’Institut Caro-y-Cuervo (Colombie), du Centre culturel Inca-Garcilaso (Pérou) ou encore de l’UNAM (Mexique).

 

Les nouvelles technologies, largement pilotées depuis le monde anglo-saxon, ont ouvert à l’espagnol des champs jusqu’alors inconnus. Sans la révolution qu’ont supposée les plateformes de vidéo à la demande (Netflix, Amazon Prime, etc.), la vague des séries espagnoles des dernières années n’aurait peut-être jamais eu lieu. 

 

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Entre 2017 et 2021, le «carton» de La casa de papel a révélé au grand public le savoir-faire de notre voisin ibérique en matière de petit écran et de nombreuses autres productions ont suivi. Parmi ces nombreuses réussites commerciales, on peut citer Élite, dont la septième (et avant-dernière ?) saison sortira le 20 octobre prochain et qui est un véritable phénomène télévisuel, notamment parmi les jeunes.

 

 

Si les nations qui partagent la langue espagnole savent jouer correctement leurs atouts à l’avenir, elles auront assurément la possibilité de modeler, au moins en partie, les prochaines phases de la mondialisation.

 

-Nicolas Klein, hispanologue

 

 

Dans le sillage de l’Espagne, plusieurs nations hispano-américaines ont elles aussi commencé à rencontrer le succès à l’international à travers des feuilletons comme La casa de las flores (Mexique, 2018-2020), Café con aroma de mujer (Colombie, 2021), ¿Quién mató a Sara? (Mexique, 2021-2022), 42 días en la oscuridad (Chili, 2022), Perfil falso (Colombie, depuis 2023), etc. 

 

Les collaborations entre pays hispanophones des deux rives de l’océan Atlantique témoignent de cet essor, tout comme l’installation des premiers grands studios européens de tournage et de post-production de Netflix à Tres Cantos, dans la banlieue de Madrid.

 

La créativité du métissage

 

Ce mélange des cultures en espagnol a entraîné des bouleversements dans d’autres domaines. Depuis une trentaine d’années, l’Espagne accueille ainsi une diaspora latino-américaine qui prend de l’ampleur, en particulier dans sa capitale. 

 

Nombreux sont les Colombiens, Vénézuéliens, Équatoriens, Honduriens, Salvadoriens, Mexicains, etc. qui ont déménagé outre-Pyrénées, tantôt pour fuir la misère et la violence, tantôt pour investir une partie de leur fortune dans l’immobilier ou le luxe.

 

Ces mouvements de population ont modifié la composition démographique espagnole et ont eu des effets parfois spectaculaires. Les restaurants latino-américains sont ainsi toujours plus présents en Espagne, tout comme les produits gastronomiques venus de cette région du monde de manière générale. 

 

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Dans le domaine culturel, l’importation de genres musicaux hispanophones comme la salsa, la bachata, la cumbia, le reggaeton, etc. a permis de durablement supplanter la musique anglophone. Il y a encore vingt-cinq ans, une telle domination de l’espagnol aurait été impensable et c’est aussi parce que le public a désormais accès à un contenu illimité grâce aux plateformes de streaming.

 

Ainsi, selon les données de Promusicae (association représentant les intérêts de l’industrie du disque chez notre voisin pyrénéen), la dernière chanson numéro un du classement des tubes les plus écoutés en Espagne à ne pas être interprétée en espagnol remonte à juillet 2019… et elle était en catalan. Il faut aller jusqu’au milieu de la décennie 2010 pour trouver un semblable succès en anglais.

 

C’est que les Espagnols écoutent massivement des artistes comme Bad Bunny, Shakira, J Balvin, Farruko, Rauw Alejandro, Bizarrap, Maluma, etc. En retour, ces artistes consacrent une part considérable de leurs tournées à l’Espagne, à l’instar du Colombien Sebastián Yatra en 2022. 

 

Et les interprètes espagnols en bénéficient aussi, défendant leurs racines culturelles au niveau planétaire, ainsi que l’incarne parfaitement Rosalía. Les influences se mêlent également: le Madrilène C. Tangana adopte le reggaeton sur certains de ses titres, tandis que Yatra s’essaye au flamenco avec Dharma.

 

Par conséquent, si les nations qui partagent la langue espagnole savent jouer correctement leurs atouts à l’avenir, elles auront assurément la possibilité de modeler, au moins en partie, les prochaines phases de la mondialisation.