Texte retiré par Québecor: un geste éthique sur le plan scientifique?

Une salle de cours à l’université. Photo: Changbok Ko pour Unsplash.

Lundi le 27 juin 2022, à 10:30

Vendredi dernier, Libre Média a publié le texte du professeur Patrick Provost qui a été retiré des plateformes de Québecor. Notre contributeur Joël Monzée s’interroge sur les impacts de cette décision pour la recherche.  


Permettez-moi de situer ma réflexion, avant d’aborder ma surprise quant à ce qu’un collègue, Patrick Provost, de l’Université Laval, a vécu ces derniers jours.

Alors que je réalisais mon doctorat, mes implications estudiantines m’ont amené à être élu comme président de l’Association des étudiants en maîtrise et au doctorat de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. 
 
C’est ainsi que j’ai participé à de nombreuses discussions touchant la création des premiers comités d’éthique, la gouvernance des startup universitaires, le financement de la recherche par l’industrie, etc. De larges défis qui influent sur la liberté académique. 
 
À cette époque, nous ne disposions que de l’Énoncé des Trois conseils de recherche fédéraux pour guider nos choix en matière d’éthique de la recherche. 
 
Pourtant, cela faisait une trentaine d’années que différentes initiatives avaient vu le jour pour questionner certaines pratiques, comme la vivisection, la protection des personnes vulnérables ou le droit au consentement libre et éclairé.
 

L’émergence de l’éthique


En 1999, Jean Rochon, ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie, a lancé le processus de rédaction de la Politique scientifique, auquel j’ai eu l’honneur de contribuer en ce qui concerne les enjeux touchant le milieu de la recherche en santé.
 
Une avancée majeure de cette Politique fut la création de la Commission de l'éthique en science et en technologie qui, regroupant des experts de différents milieux disciplinaires, instaure «une réflexion ouverte, pluraliste et permanente sur les enjeux éthiques associés à l'activité scientifique et technologique.»
 
Pourquoi avoir besoin d’une telle commission ou de comités d’éthique universitaires? Simple. Même les meilleures équipes ne peuvent pas identifier tous les angles morts de leurs recherches. 
 
L’éthique n’est pas une suite de règles qu’on doit suivre, mais une démarche constante, intègre et responsable en regard non seulement du respect des sujets, mais aussi des conséquences et finalités d’une recherche.
 

La science n’est science que parce qu’elle se remet en question

 
La recherche scientifique est réalisée par des êtres humains qui ont chacun leurs enjeux personnels et professionnels. 

C’est ainsi que, comme je l’ai déjà souligné dans La Presse, «c’est impossible, pour un scientifique, d’éviter des biais, des raccourcis, des analyses statistiques aussi nécessaires que limitatives, des méthodologies réductionnistes pour faire une mesure d’un épiphénomène, etc.»

C’est pour cela que la réflexion permanente, lors d’activités locales ou internationales, est nécessaire: co-construire des théories et réfléchir aux implications. 

 

Le mythe du consensus sur la Covid-19

 
Force est de constater qu’en ce qui concerne la crise sanitaire, on prétend allègrement qu’il y a un consensus scientifique. 
 
Pourtant, celui-ci n’existe que parce que certaines personnalités universitaires semblent avoir suffisamment d’ascendant sur leurs confrères pour freiner toute remise en question du consensus, du moins en public.
 
J’ai subi différentes formes de pression, alors que je pose des questions publiquement sur la manière dont certains écrivent la science depuis deux ans. Plusieurs collègues m’ont confié avoir vécu des situations similaires, via des contraintes émises par leur institution ou le syndic de leur ordre professionnel.
 
Curieusement, je n’ai jamais vécu cela dans le milieu politique, alors que je contribue à différents comités orchestrés par des ministres et que je collabore avec des institutions parapubliques.
 

Patrick Provost victime de la pensée unique?

 
Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre qu’une lettre d’opinion publiée par le Journal de Québec venait d’être retirée.
 
Ces 15 dernières années, j’ai écrit un bon nombre de lettres ouvertes. Le processus est le même pour tous les journaux: soumission, contact avec un responsable, relecture par plusieurs membres du comité de rédaction, etc.
 
Ce processus est sérieux, moins rigoureux qu’une révision d’articles scientifiques, mais les journaux ne publient pas n’importe quelle opinion. Alors, pourquoi avoir publié, puis retiré cette réflexion sur la gestion de la crise sanitaire?
 
Soit la lettre était jugée suffisamment intéressante pour contribuer au débat social, soit elle ne l’était pas. 
 
Sur Twitter, Sébastien Ménard, l’éditeur et rédacteur en chef du Journal de Québec, a écrit: «Bien que nous favorisions les débats d’idées, nous avons décidé de retirer cette lettre de nos sites web. Après vérifications, certains des éléments qu’elle contenait étaient inexacts ou pouvaient induire le public en erreur, ce à quoi nous ne pouvons souscrire.»
 

Rendez-vous manqué?

 
Je connais Sébastien depuis plus de 15 ans. Nous avons collaboré notamment pour exposer le problème de la surmédication des écoliers pour contrer leur éventuel TDAH. J’ai confiance en son jugement, mais je ne peux que m’interroger: est-ce que cette décision n’est pas un rendez-vous manqué?
 
En effet, s’il y a des inexactitudes dans la lettre de Patrick Provost, pourquoi ne pas les expliquer par une contre-analyse?
 
Est-il possible que certaines questions aient été considérées comme mal formulées par l’auteur, mais après publication?
 
Dans une démarche éthique, qui plus est lorsque des mesures aussi novatrices qu’envahissantes sont dictées pour contrôler la transmission d’un virus, il est nécessaire de se poser des questions et de réactualiser les modèles scientifiques qui ont conduit à la prise de décision politique.
 
Mon parrain, quand l’ado que j’étais le questionnais avec hésitation sur son métier, me disait «Fiston, il n’y a pas de questions stupides, seules les réponses peuvent l’être!»
 
C’est devenu mon crédo comme professeur: aborder toutes les questions comme une opportunité d’interroger ce que j’enseigne sur le cerveau, la psychologie ou… l’éthique.
 
En effet, les questions sont, d’une part, à la base de la recherche scientifique: on crée un protocole pour y répondre, on plonge dans la littérature, on réfléchit... 
 
D’autre part, une théorie scientifique (ou consensus) n’est valide qu’à partir du moment où aucune nouvelle donnée ne vient nuancer celle-ci. 
 
Alors, pourquoi ne pas profiter de l’expertise de Patrick Provost pour, justement, examiner le modèle qui a guidé les décisions des différents gouvernements?

 

L’importance d'avoir des données à jour 

 
En juin 2010, j’ai publié un essai, Médicament et performance humaine, qui faisait la synthèse de douze années de recherche sur les défis modernes de la recherche en biotechnologie.
 
À cette époque, j’avais expliqué que la Santé publique reconnaissait que 92 personnes étaient mortes de la grippe H1N1, alors que seulement deux individus n’avaient pas de comorbidité sévère. 
 
Vous vous souvenez de tout cet émoi en 2009-2010?
 
Quelques mois plus tard, l’INSPQ a ajusté ses données épidémiologiques. Finalement, c’étaient 108 personnes, une fois que l’Institut a eu accès à toutes les données à ce sujet. 
 
L’INSPQ scrute et analyse les différents phénomènes en santé et publie des données épidémiologiques pour guider les prises de décision politique. 
 
Parfois, il y a plusieurs années de retard, comme c’est le cas des statistiques concernant le nombre de suicides. Actuellement, les données disponibles concernent la période de 1981 à 2019, «mise à jour 2022 ».
 
On ne dispose donc pas encore des données de 2020 à 2022. Or, celles-ci sont essentielles pour, avec d’autres facteurs, mesurer l’impact psychologique des effets collatéraux des mesures sanitaires voulant réduire la mortalité due aux coronavirus.
 
L’actualisation des statistiques, comme l’a fait Patrick Provost, doit être constante pour discuter et orienter les décisions gouvernementales. On doit balancer les effets positifs ou déplorables de certaines mesures qui visent la protection de la santé des citoyens.
 

La discussion plus que jamais nécessaire

 

Lors du premier confinement, le premier ministre François Legault a agi en urgence, au départ des réalités européennes, puis du nombre de décès dans nos CHSLD. Il fallait agir.
 
Par la suite, les vagues successives ont contraint le gouvernement à réagir encore en urgence. Soit.
 
Toutefois, il faut prendre le temps de réfléchir. Collectivement. Sereinement. L’éthique n’appartient pas aux universitaires, c’est un acte démocratique.
 
Par exemple, est-ce que le retrait des mesures, comme le port du masque, aurait pu être plus rapide? Sur le plan infectiologique, je ne peux répondre. 
 
Sur le plan psychologique, le masque était devenu l’élément le plus concret pour de nombreuses personnes inquiètes face au virus, et ce, même si elles sont allées se faire vacciner. Il fallait, pour les individus les plus anxieux, y aller en délicatesse.
 
L’important, dans une démarche éthique, n’est pas de chercher des coupables, mais de questionner le passé récent pour s’assurer qu’un futur proche ne reproduise pas des situations dans lesquelles le remède est pire que la maladie.
 
Qu’on les aime ou qu’on se sente inconfortable, les questions posées par Patrick Provost doivent être considérées. Est-il trop alarmiste? Exagère-t-il? A-t-il raison?
 
Il faut espérer que des groupes multidisciplinaires et sans conflit d’intérêts oseront, non seulement se questionner, mais aussi exposer publiquement le fruit de leurs débats dans le respect des uns et des autres, mais surtout sans craindre d’être lynchés sur les réseaux sociaux.
 
C’est une question de responsabilité sociale.