La semaine dernière, les États-Unis ont repéré un ballon chinois dans le ciel nord-américain avant de le détruire. Cet incident a augmenté les tensions entre Pékin et Washington. La destruction de ce ballon, une bonne décision de Joe Biden?
Libre Média en a discuté avec Roromme Chantal, expert en politique chinoise et professeur de science politique à l’Université de Moncton. Il est notamment l’auteur de Comment la Chine conquiert le monde aux Presses de l’Université de Montréal (2020).
La semaine dernière, un ballon-espion chinois a survolé les États-Unis et le Canada avant d’être détruit par l’armée américaine. Cela a créé de nouvelles tensions entre Washington et la Pékin. Que penser de cet événement?
Roromme Chantal: «C’est un événement regrettable, qu’il s’agisse d’un ballon météo (comme l'affirme le gouvernement chinois) ou d’un ballon pour la collecte de données (comme le pensent certains dirigeants américains). Cela s’est produit à un moment où les dirigeants des deux puissances tentent d’améliorer leurs relations. Cela a causé l’annulation de la visite du Secrétaire d’État Anthony Blinken en Chine.
Il faut savoir que les dirigeants chinois ont exprimé des regrets (un fait surprenant) sur le fait que le ballon soit entré dans l’espace aérien américain. Ils ont dit que ce dernier avait dévié de sa trajectoire. Les États-Unis ont décidé de faire exploser le ballon par la force samedi dernier. Cela a poussé la Chine à réagir fortement en dénonçant l’impérialisme américain et en affirmant que cet acte n’était pas conforme au droit international.
On est donc passé d’un moment d’accalmie entre les deux pays à des tensions qui pourraient escalader facilement. Je pense que le reste du monde va regretter cet incident.»
Croyez-vous que cet événement confirme le fait qu’il y a une nouvelle Guerre froide entre les États-Unis et la Chine?
Roromme Chantal: «D'aucuns pensent qu'on assiste à une nouvelle Guerre froide entre ces deux puissances nucléaires, parce que la diplomatie affirmative de la Chine a rompu avec l’ascension pacifique qu'elle promettait. La vérité est que les dirigeants chinois ont abandonné leur politique de profil bas, qui était pratiquée depuis 1992.
Sous le leadership de Xi Jinping, la Chine est devenue plus confiante et elle revendique un leadership fort dans le système international. Les Chinois investissent dans une nouvelle route de la soie qui est un projet gigantesque et qui vise à lancer une nouvelle mondialisation.
Il faut comprendre que la Chine propose un nouveau modèle de gouvernance mondiale qui est beaucoup conforme à sa conception des relations internationales. C’est un modèle qui est en contrepoids au modèle occidental basé sur les idées libérales et démocratiques. La Chine propose plutôt un modèle d’inspiration marxiste-léniniste.
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C’est un modèle qui prévoit une place beaucoup plus accrue pour l’État dans la société chinoise et qui entend limiter l’influence des compagnies privées dans l’économie. Les entreprises privées contribuent au financement des projets d’unité sociale du gouvernement chinois.
On est donc en présence de deux protagonistes proposant des modèles de société complètement différents. Comme dans le temps de la Guerre froide entre les États-Unis et l’URSS, on se retrouve devant un affrontement entre deux superpuissances qui tentent de promouvoir leurs visions du monde. Alors, à cet égard, nous sommes effectivement dans une nouvelle Guerre froide.»
Doit-on s’attendre à d’autres incidents de ce genre dans le futur?
Roromme Chantal: «Comme lors de la Guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique, on doit s’attendre effectivement à une surveillance accrue des actions des deux superpuissances, et donc à la multiplication d’actions d’espionnage de ce genre, étant donné que la Chine a accès plus facilement aux technologies occidentales. Toutefois, Pékin a besoin de perfectionner son armée pour continuer à maitriser ces technologies. Il faut dire que les États-Unis font aussi de l’espionnage à travers le monde.»
Comment avez-vous trouvé la réaction américaine face à cet indicent?
Roromme Chantal: «Samedi dernier, les autorités américaines ont fait exploser le ballon-espion chinois. J’estime que c’est une réaction disproportionnée, car les autorités américaines ont dit elles-mêmes que le ballon ne représentait pas une menace à la sécurité de la population et pour les vols commerciaux. Je crois que c’est une réponse purement politique.
Face aux critiques provenant du camp républicain, on peut penser que cela a poussé le président Biden à faire exploser le ballon afin de démontrer une certaine fermeté dans ce dossier.
Étant donné les regrets (en disant que le ballon avait défié de sa trajectoire) que les dirigeants chinois ont présentés aux États-Unis, je crois que la réaction américaine a été disproportionnée, l’annulation du voyage du Secrétaire d’État en Chine et de faire exploser le ballon.»
Simon Leduc: Le Globe and Mail nous a appris que dix universités canadiennes collaborent à des projets de recherche avec une école militaire chinoise depuis cinq ans. Que pensez-vous de cela?
Roromme Chantal: «Ce n’est pas surprenant comme tel, car il y a d’autres pays qui ont des projets de recherche avec des pays avec lesquels ils sont en conflit sur le plan géopolitique. Par exemple, il y a des institutions américaines qui collaborent avec des institutions russes dans des projets de recherche stratégiques, malgré la guerre en Ukraine.
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Mais il y a une chose surprenante dans ce dossier. Actuellement, il y a de grandes tensions entre la Chine et l’Occident (dont le Canada). Le régime chinois accusé d’exercer une nouvelle forme d’influence afin de pervertir des pays démocratiques. En réponse, les États-Unis et le Canada ont interdit l’accès aux compagnies chinoises à certaines technologies jugées essentielles dans la production, par exemple de semi-conducteurs.
De ce fait, c’est curieux de voir une collaboration entre des universités canadiennes et l’École nationale de technologie de défense chinoise dans des projets de recherche.
Il faut savoir que cela doit être approuvé par le gouvernement fédéral. Pourtant, Ottawa n’aurait pas donné de directives claires comme quoi il pouvait y avoir une menace à ce niveau. L’opposition va probablement soulever des questions légitimes afin de savoir si le fédéral a été vigilant dans ce dossier.
De plus, il faut souligner qu’il y a eu, dans certaines provinces, une tempête autour des activités du modeste institut Confucius. La vocation de cette organisation est d’enseigner le mandarin et de promouvoir la culture chinoise. Le Nouveau-Brunswick a estimé que cela représentait une menace, parce qu’il y avait un risque que certaines informations sensibles puissent être transmises au gouvernement chinois.
Il y a donc une suspicion tant au niveau fédéral que provincial vis-à-vis des institutions chinoises. Cela existe aussi dans d’autres pays occidentaux.
Il reste donc étonnant de voir des institutions canadiennes et chinoises collaborer dans des projets de recherche sensibles qui ne soient approuvés par le gouvernement fédéral étant donné les relations difficiles actuelles entre les deux pays.»
Dans quels domaines les universités canadiennes collaborent-elles avec la Chine?
Roromme Chantal: «Ces projets de recherche comprennent différents types d’activités. Par exemple, l’Institut national de technologies de défense de la Chine vise à donner à la Chine une supériorité au niveau de la technologie militaire. Ce sont des projets liés au guidage de missiles, aux drones et à la technologie de surveillance. Il est question de technologie militaire de pointe qui est extrêmement sensible et importante.
Par exemple, les drones sont essentiels dans la conduite de la guerre en Ukraine, que ce soit pour l’Ukraine et l’armée russe. Les missiles utilisés font plus mal à l’Ukraine.
Il faut savoir que dans les dernières années, la Chine a réussi à déployer un système de surveillance en Chine avec l’introduction du système de crédit social. À partir de ce moment s'installe dans l'opinion publique occidentale l'idée selon laquelle ces projets de recherche ont contribué au perfectionnement du système chinois. Tout cela amène l'Occident à se questionner concernant la collaboration d’universités canadiennes avec le régime chinois.
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Pour le moment, on ne sait pas jusqu’à quel point ces projets de recherche auront permis à la Chine d’améliorer son système, mais c’est quelque chose que les chercheurs devront déterminer.
C’est aussi le rôle du gouvernement fédéral d’imposer des directives aux universités canadiennes et de les surveiller dans leurs projets de recherche avec des institutions étrangères, puisque ces collaborations touchent à la sécurité nationale. Dans ce dossier, les critiques de la Chine pensent qu'il revient à Ottawa de s’assurer qu’il s’agit d’une collaboration utile pour le Canada et qui ne donnera pas un avantage décisif à un État comme la Chine, qui est en compétition ouverte avec les puissances occidentales.»
Est-ce que la Chine collabore avec beaucoup d’autres pays?
Roromme Chantal: «Cela existe avec beaucoup de pays à travers le monde. Il y a des échanges culturels, scientifiques et militaires entre le régime chinois avec des pays sur tous les continents, incluant des pays occidentaux. Par exemple, il y a des échanges militaires entre la Chine et beaucoup de pays en Afrique, en Asie et avec des pays démocratiques.
Il s’agit de mettre en synergie les efforts de recherche qui se font à différents niveaux et dans différents pays afin d’atteindre des objectifs communs.
Pour conclure, la question qu’on doit se poser est: dans quelle mesure la collaboration entre des universités canadiennes de haut niveau et une école militaire chinoise aurait-elle davantage profité à la Chine? De plus, dans quelle mesure cette collaboration avec la Chine aurait-elle permis aux universités canadiennes d’améliorer leurs connaissances?»













