Au Brésil, la polarisation n'est pas près de disparaître

Un vendeur de rue écoule des portraits des deux candidats à l’élection présidentielle à Belo Horizonte au Brésil. Photo: Douglas Magno pour l’AFP.

Samedi le 29 octobre 2022, à 15:00

Ce dimanche a lieu le second tour des présidentielles du Brésil, qui opposera le candidat de gauche, Luiz Inácio Lula da Silva, au président sortant de droite, Jair Bolsonaro. Quel avenir se dessine-t-il pour le plus populeux pays d'Amérique latine?

 

Depuis 2013, il y a une extrême polarisation de la société brésilienne, rappelle d’entrée de jeu Jean-Yves Carfantan, économiste installé à São Paulo depuis 36 ans et auteur de Brésil, les illusions perdues (Éditions François Bourin, 2018).

 

«C'est à ce moment-là que toute une partie de la classe émergente s’est rendue compte que l’État était incapable de fournir des services de base comme la santé ou l'éducation», poursuit l’économiste français amoureux du Brésil .

 

«À cela s’est ajoutée la découverte de scandales de détournements de fonds publics, ce qui a fait que cette partie de la population s’est dissociée du gouvernement de gauche».

 

Des familles déchirées

 

Les véritables raisons de la montée du bolsonarisme au Brésil seraient donc à chercher du côté du gouvernement de Dilma Roussef, dernière présidente de gauche du Brésil.

 

«En 2016 émerge un courant de droite autour de Jair Bolsonaro, lequel va cristalliser les attentes de cette catégorie de la population: le bolsonarisme. C'est un mouvement formé par une catégorie d'entrepreneurs issus des périphéries des grandes villes, qui considèrent que l'on n'a pas grand-chose à attendre de l’État, qui sont très influencés par la religion évangélique, notamment par la théologie de la prospérité».

 

«Les gens de ce courant estiment que si l'on est un bon croyant, on bénéficie de la réussite économique. De plus, ils estiment que l’Église évangélique doit avoir de plus en plus d'influence dans toutes les sphères de pouvoir, ceci au nom de la défense des valeurs religieuses dans l'organisation de la société», nous précise l’économiste.

 

En octobre 2018, Jair Bolsonaro a été élu président avec 55% des suffrages exprimés au second tour.

 

Une campagne marquée par la violence

 

Ce retour de l’emprise de la foi dans la sphère publique se fait-il avec douceur? Pas du tout, souligne Carfantan, qui rappelle que la campagne actuelle est extrêmement violente.

 

Au pays du Christ rédempteur de Rio, on ne compte plus les agressions physiques et même les morts sur fond de guerre à la présidence entre Lula et Bolsonaro.

 

«Les familles sont déchirées, on ne sait plus de quoi parler le dimanche midi à table», déplore notre intervenant, qui estime que la gauche n'a jamais fait son mea-culpa. «Le reproche principal que l'on fait à Lula, c'est qu'il ment en permanence».

 

Lula, le moins pire des candidats?

 

Dans ce contexte, comment se fait-il que Lula, l'homme venant de souffler ses 77 bougies, menhir de la politique et rescapé de prison, vienne quand même d’arriver en tête au premier tour de la présidentielle, avec 48 % des suffrages exprimés? 

 

«Je suis persuadé que s'il y avait eu un autre candidat de droite que Bolsonaro, il serait passé devant Lula. C'est parce que le rejet de Bolsonaro est très fort que Lula, avec le Parti des Travailleurs, peut l'emporter cette fois-ci».

 

«Les Brésiliens vont voter pour quelqu'un qu'ils n'aiment pas de façon à se débarrasser de quelqu'un qu'ils détestent. Beaucoup d'électeurs de droite rejettent Bolsonaro pour diverses raisons: son absence de politique pendant la pandémie, par exemple, ou son incapacité à utiliser son pouvoir d’initiative sur le plan législatif», analyse Jean-Yves Carfantan pour Libre Média.

 

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«15% des électeurs brésiliens forment le noyau dur des électeurs de Bolsonaro. Ceux-là sont attachés à la défense de la famille traditionnelle et à une politique sécuritaire très dure, par exemple. À cela, il faut ajouter 15% de gens qui sont des petits entrepreneurs, souvent évangéliques, ainsi qu'un électorat populaire important», nous précise-t-il.

 

Or parmi ceux-ci, beaucoup n'ont pas apprécié son attitude durant la pandémie, ce que certains ont perçu comme son mépris vis-à-vis des classes les plus pauvres frappées un taux élevé de mortalité.

 

De plus, cet électorat étant essentiellement féminin, il n'apprécie pas du tout les prises de position à connotation machiste de Bolsonaro, rappelle Carfantan. «Bolsonaro est vu comme un homme qui n'a pas la posture d'un président, son goût pour la provocation ne plaît pas du tout aux Brésiliens, même dans les catégories les plus populaires».

 

Bolsonaro jusqu'à épuisement des stocks?

 

En dépit du personnage, que peut-on mettre au crédit de la présidence Bolsonaro? «Outre des réformes dans le domaine des retraites et des infrastructures, réformes engagées avant sa présidence, Bolsonaro n'a mené aucune réforme».

 

Quid de l’agriculture? «Jair Bolsonaro a eu une excellente ministre de l'agriculture, qui a fait ce que les professionnels du secteur lui demandaient», concède l’économiste pour Libre Média.

 

«Tereza Cristina a fait un travail remarquable lors du début de la guerre russo-ukrainienne, où la grande crainte était alors que les engrais manquent en raison des sanctions économiques. En effet, une grande partie des engrais à l'époque venait de la Russie. Elle a mené des démarches diplomatiques auprès du Canada, de la Pologne ou des Pays-Bas pour trouver une diversification des approvisionnements», ajoute-t-il.

 

Un néo-conservatisme brésilien

 

Une politique économique agricole où finalement, l’État n'a fait que ce qu'on lui demandait, fidèle aux principes du bolsonarisme. Après le second tour, quel avenir pour ce courant? «Bolsonaro n'est que le porte-voix de ce courant qui veut moins d’État, et qui est très influencé par le néo-conservatisme des États-Unis. Si demain on trouve un autre porte-voix, ça continuera avec un autre», estime Carfantan.

 

Justement, compte tenu de l'image déplorable du président Bolsonaro au Brésil et à l'extérieur, pourquoi le camp de Bolsonaro n'a-t-il pas proposé un autre candidat? «Il y a une tentation très nette à droite à se dire: "on fait faire le sale boulot par ce type-là pour l'instant", nous souffle notre intervenant.

 

«Quel que soit le résultat des urnes, il y aura un troisième tour»

 

Le système politique brésilien est bicéphale, le président a une forte capacité d'initiative à condition qu'il ait une majorité au Congrès. Or, ce dernier devrait être orienté davantage à droite en 2023.

 

«Si c'est Lula qui gagne, ça va être extrêmement difficile de trouver une majorité pour gouverner», estime notre économiste. D'autant plus que pour les grands projets de loi, le prochain président brésilien devra avoir une majorité à deux tiers.

 

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Si le prochain président ne prend pas d'initiatives pour réduire la polarisation de la société brésilienne, ce sera très difficile pour lui de gouverner.

 

Or, le temps de la réconciliation ne semble pas être pour cette année. «Si vous aimez l'animation, c'est au Brésil qu'il faut vivre dans les prochaines années», s'amuse Jean-Yves Carfantan qui prévient: «quel que soit le résultat des urnes, il y aura un troisième tour».