Pensionnats autochtones: le débat bientôt interdit?

L’ancien pensionnat autochtone Mohawk Institute, à Brantford, en Ontario, le 31 mai 2021. Photo: Cole BURSTON pour l’AFP.

Jeudi le 23 juillet 2026, à 19:20

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Pensionnats autochtones: le débat bientôt interdit?
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Dans ce texte exclusif, l’historien Jacques Rouillard se demande s’il serait criminalisé pour avoir remis en cause le récit dominant sur les pensionnats autochtones. Il défend une lecture des faits fondée sur les archives plutôt que sur l’idéologie.

 

L'auteur est historien et professeur émérite de l’Université de Montréal.

 

Lors de leur dernière assemblée générale la semaine dernière, les chefs des Premières Nations ont adopté une résolution d’urgence demandant au gouvernement fédéral de criminaliser ce qu’ils appellent le «négationnisme» concernant les pensionnats autochtones, pour qu’il soit considéré comme un discours haineux. 

 

Les chefs veulent ainsi assimiler un point de vue sur les pensionnats différent du leur à celui de la négation de l’Holocauste, qui est reconnu comme un crime dans le Code criminel du Canada. 

 

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Selon l’auteur de la résolution, le chef David Monias, «quand des gens nient ou minimisent l’histoire (des pensionnats), ils font plus que nier le passé, ils rouvrent les blessures des survivants, déshonorent les enfants et alimentent le racisme contre les Premières Nations. La vérité n’est pas facultative, dit-il, et la réconciliation ne peut exister sans la vérité». 

 

Vers une histoire officielle approuvée par Ottawa?

 

La députée néo-démocrate Leah Gazan a déposé un projet de loi dans ce but en 2024, mort au feuilleton, et les sénateurs ont refusé de modifier en ce sens une nouvelle loi sur les crimes haineux en juin dernier (41 contre 32). L’Assemblée des Premières Nations réaffirme sa volonté de poursuivre sa lutte pour criminaliser les auteurs d’une vision «erronée» de l’histoire. 

 

L'historien Jacques Rouillard à l'été 2024. Photo: Francis Denis pour Libre Média.

 

 

La résolution demeure plutôt vague et je me demande si je pourrais être poursuivi pour crime haineux en affirmant que ce sont les nations autochtones elles-mêmes qui ont demandé la création d’écoles lorsque le Canada a pris possession de l’immense territoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson en 1870. 

 

Le gouvernement canadien craignait l’annexion de ces territoires par les États-Unis alors que l’Ouest américain se peuplait. Il prenait ainsi en charge les nations autochtones qui y habitaient avec une population atteignant 88 680 personnes en 1905.

 

Des écoles réclamées

 

Pour asseoir son autorité, il a conclu onze traités numérotés avec les nations autochtones de 1871 à 1921 sur une bonne partie de ces terres, depuis le nord de l’Ontario jusqu’au nord de la Colombie britannique, incluant le Yukon. 

 

En échange de la cession de leurs droits territoriaux et de leur assujettissement au Dominion du Canada, le gouvernement reconnaissait notamment des terres de réserve, des annuités, de l’équipement agricole et le droit permanent de chasser et de pêcher sur les terres de la Couronne inoccupées.

 

Ce que disent les traités

 

Tous les traités comportaient aussi des clauses pour la construction d’écoles et l’embauche d’enseignants chargés de l’instruction des enfants autochtones. 

 

Le négociateur du gouvernement pour quatre traités, Alexander Morris, écrit que des chefs indiens réclament des écoles et des maîtres d’école pour «enseigner aux enfants la science de l’homme blanc», car «la nouvelle génération peut être formée aux habitudes et aux coutumes de la vie civilisée et préparée à affronter les difficultés qu’elle rencontrera de toute part par l’afflux de colons afin d’être capable d’assurer sa subsistance en labourant le sol».

 

Dans son rapport déposé en 2015, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) admet aussi que les écoles permettaient aux autochtones «d’acquérir les compétences qui leur permettraient de prendre leur avenir en main et de conserver leur culture et leur identité en tant qu’Autochtones».

 

Les contradictions de la Commission

 

L’historique de la CVR va même jusqu’à préciser que ce sont les chefs autochtones eux-mêmes qui, au départ des négociations, ont fait la demande d’écoles dans les traités.

 

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Cependant, le sommaire du rapport de la CVR adopte le point de vue étonnant que les chefs autochtones «n’ont jamais demandé de pensionnats dans leurs traités, et le gouvernement n’a pas non plus suggéré l’établissement de telles écoles».

 

On évoque que le mot pensionnat n’est pas employé dans les traités. Or, un pensionnat représente bel et bien un établissement d’enseignement, où, en outre, les élèves sont logés et nourris dans un bâtiment voué à la formation scolaire. 

 

Les pensionnats joueront le rôle d’école pour les enfants des nombreuses communautés autochtones trop éloignées pour qu’ils fréquentent une école de jour. 


La réalité est plus nuancée

 

Contrairement à ce qui est souvent affirmé, les pensionnats n’ont accueilli que le tiers des enfants autochtones au cours de leur histoire. Entre 40 et 50% fréquentent les écoles de jour où les enfants retournent à la maison en fin de journée. 

 

Au Québec et dans les Maritimes, il n’y a pas de pensionnats pour les communautés autochtones avant les années 1950 et 1960, parce que les nations autochtones n’ont pas conclu de traité avec le gouvernement. 

 

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Quatre pensionnats sont établis à l’initiative de la communauté des Oblats de Marie-Immaculée, qui persuadent le premier ministre Louis Saint-Laurent de leur nécessité pour que les jeunes Autochtones sachent lire, écrire, compter et puissent assurer leur salut*.

 

En 1951, il y a 31 écoles de jour au Québec (2095 élèves), 365 au Canada (15 478 élèves), où les parents peuvent volontairement inscrire leurs enfants. Comment les Autochtones peuvent-ils réagir autrement et pouvoir fonctionner dans la société qui les entoure sans des connaissances liées à la culture occidentale? 

 

Les archives contre le récit dominant

 

Je suis bien d’avis de l’auteur de la résolution soumise au Sénat: «La vérité n’est pas facultative et la réconciliation ne peut exister sans la vérité». Mais cette vérité doit reposer d’abord sur des documents écrits dans le cadre d’une recherche scientifique et non sur la transmission orale.  


 
*Au début des années 1930, deux petits pensionnats, l’un protestant, l’autre catholique, sont formés à Fort George (Baie James) à la frontière entre le Québec et l’Ontario. Ils accueillent des étudiants de chaque province quoiqu’il soit fort probable qu’ils aient été construits principalement pour accueillir des enfants venant du nord de l’Ontario. Ce territoire faisait partie du traité numéro 9 signé avec les communautés autochtones.