Ovationné pour son discours à Davos, Mark Carney dit la vérité… mais pas toute. L’analyse de notre contributrice Virginie Dostie-Toupin.
Le premier ministre Carney a brisé un long cycle de désintérêt quant aux prises de paroles canadiennes avec son discours ovationné à Davos.
Il a rompu avec la mascarade de mièvreries en exposant la vérité crue de la «rupture». Face à la fin de l’illusion d’ordre qui masquait la puissance, il a rappelé que «la nostalgie n’est pas une stratégie».
Si Carney a proféré de grandes vérités, il en a sciemment laissé d’autres de côté.
D’emblée, il ne s’est pas étendu sur la sortie de l’exceptionnalisme canadien qu’entraîne son changement d’approche.
Certes, quelques voix s’élèvent pour demander s’il est sage de sacrifier nos valeurs sur l’autel de nouveaux partenariats stratégiques.
Or, la population qui a succombé à la Carneymania semble fin prête à renier son attachement aux droits de l’homme. Les chiffres d’un récent sondage sur l’entente avec la Chine en attestent: moins de cinq répondants sur cent se préoccupent du travail forcé.
Pragmatique et réaliste, vraiment ?
Les critiques ont encensé le renouveau pragmatique de Carney. Or, d’aucuns soulignent, à juste titre, que son discours traduisait pourtant un manque notoire de réalisme quant à la relation canado-américaine.
Suggérer, même à demi-mot, que le Canada peut faire fi de sa géographie en congédiant son voisin qui est simultanément son premier client, son banquier et son garde du corps tient davantage du délire que du pragmatisme.
À cet égard, rappelons que troquer les serres de l’aigle pour les griffes du dragon n’est non seulement pas envisageable, mais pas souhaitable.
Enfin, bien que le touchant plaidoyer adressé aux puissances moyennes ait éveillé l’espoir d’une sortie d’impasse, cette élégante invitation pourrait demeurer lettre morte et se solder par une pénible période d’isolement pour le Canada.
À lire aussi: On ne sait toujours pas qui est Mark Carney
Le Québec sait d’ailleurs mieux que quiconque que croire que nos alliés d’outre-Atlantique voleront à notre secours pour nos beaux yeux est un leurre.
Autrement dit, la lente diversification qui s'entame ne nous dispensera ni d’un partenariat préférentiel avec les États-Unis ni de l’impératif accroissement de notre autonomie.
Écrans de fumée réciproques
À l’aube d’élections de mi-mandat qui s’annoncent difficiles, Trump utilise la politique étrangère pour faire diversion par rapport aux enjeux intérieurs.
Or, il apparaît clair que le Canada manie le spectre de Trump à même escient. Rappelons que la situation n’est pas rose au Canada: PIB par habitant en baisse, productivité stagnante, dette des ménages préoccupante, capitale de l’inflation alimentaire, accès au logement ardu, itinérance en hausse, etc.
La téléréalité américaine dont on nous abreuve jusqu’à plus soif constitue l’écran de fumée rêvé. Tôt ou tard, il faudra reconnaître que face à Trump, la stratégie ne se résume pas à apaiser ou provoquer.
Au contraire, ne pas braquer constamment les projecteurs sur lui pourrait s’avérer l’arme la plus redoutable.
Cela dit, force est d’admettre que ça n’arrivera jamais au Canada, car cet impérialisme mental est trop rentable monétairement et politiquement, du moins pour les fédéralistes.
Le nouvel ordre canadien
S’il a évoqué le « nouvel ordre international » dans son discours, Carney a omis de mentionner le nouvel ordre canadien qu’il esquisse.
Le bilan de sa visite en Chine témoigne de cette mutation.
Pour freiner les aspirations de l’ouest, Carney a sauvé pétrole et canola à coup de voitures chinoises. Résultat: une Ontario visiblement contrariée de perdre son irrévocable mainmise sur la politique canadienne.
Et le Québec dans tout ça? Ses doléances seront systématiquement ignorées, comme ses producteurs de porc, de lait, de bois et d’aluminium.
À lire aussi: «Le trumpisme n’est pas un isolationnisme»
La raison en est simple. Carney présume qu’il détient le levier ultime sur le Québec, nommément, sa peur obsessionnelle de Trump.
C’est d’ailleurs pourquoi il s’attendait à rentrer au bercail québécois en héros, prêt à sceller une entente durable avec une nation aveuglée par la peinture dorée de la Maison-Blanche, prêt à enfoncer le dernier clou dans le cercueil souverainiste.
Heureusement, l’hubris lui aura fait perdre une bataille sur les plaines.
La citation inspirante de Davos
Dans ce contexte, les Québécois doivent se dire leurs quatre vérités.
1. Le Canada ne reculera devant rien pour contrecarrer nos aspirations.
2. Le rapprochement souhaité entre le Canada et l’Europe pourrait saper les chances de reconnaissance européenne d’un Québec pays.
3. Une reconnaissance venue des États-Unis s’avérera incontournable.
4. Pour des raisons évidentes, celle-ci devra impérativement être bipartisane. Nous devons donc réactiver nos liens naturels avec les démocrates et les républicains modérés des États, limitrophes ou plus lointains, avec lesquels nous avons des atomes crochus.
Pour ce faire, cessons d’abord d’être obnubilés par un personnage qui nous détourne de l’essentiel.
De la même auteure: Pour une voix québécoise dans le grand jeu géopolitique
Il est normal de douter. Or, comme Trudeau l'a rappelé au bras de sa pop star: «Il ne faut jamais sous-estimer la détermination, la motivation et la force des peuples qui se lèvent pour défendre leur souveraineté, leur identité, leur existence même».













