La question semblait avoir été tranchée, mais continue d’alimenter les passions des deux côtés de l’Atlantique: mais où repose réellement Christophe Colomb? En Espagne ou en République dominicaine?
Certains veulent le déboulonner, d’autres se battent pour le garder. En 2024, une équipe espagnole a annoncé que l’ADN confirmait «définitivement» que les restes conservés dans la cathédrale de Séville étaient bien ceux du légendaire amiral.
Madrid en a fait un argument d’autorité. Mais en République dominicaine, on continue de défendre une version contraire.
Séville et l’argument scientifique
En 2003, des analyses génétiques menées par l’équipe du professeur José Antonio Lorente, de l’université de Grenade, avaient établi que les ossements de Séville correspondaient à la lignée de Colomb. Mais ces résultats, jugés positifs sans être définitifs, restaient limités par l’état des fragments et les techniques disponibles à l’époque.
Vingt ans plus tard, en octobre 2024, la même équipe affirme avoir franchi un cap grâce aux méthodes de séquençage. Lorente a comparé l’ADN des reliques sévillanes à celui attribué au frère (Diego) et au fils (Fernando) de Colomb. Selon ses conclusions, il s’agit bien des restes de l’explorateur.
Des personnes visitent le tombeau de Christophe Colomb dans la cathédrale de Séville, en octobre 2024. Photo: Cristina QUICLER pour l’AFP.
La presse européenne a largement relayé la nouvelle. Pour Madrid, le débat était enfin clos: Colomb est enterré dans la cathédrale de Séville, et nulle part ailleurs.
Mais cette certitude n’est toujours pas absolue. Les échantillons étudiés restent partiels, et surtout, les reliques conservées en République dominicaine n’ont jamais été soumises à une contre-expertise comparable.
Autrement dit, la science a parlé, mais pas toute la science…
À Saint-Domingue, une conviction inébranlable
À Saint-Domingue, dans la zona colonial, on raconte encore avec fierté que Colomb avait lui-même souhaité reposer sur l’île où il fonda la première colonie européenne des Amériques.
«Colón avait dit à son fils Diego: "mes restes seront transférés à la isla Española"», rappelle Tito Méndez, guide touristique rencontré sur place. «Alors, comment croire que ses ossements sont en Espagne? Les autorités espagnoles, ce qu’elles disent, ce sont des mensonges.»
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«En 1877, un prêtre découvre ses restes dans la cathédrale de Santo Domingo. En 1992, pour le 500ᵉ anniversaire de la découverte des Amériques, on les transfère dans le Faro a Colón. C’est là qu’ils sont aujourd’hui», assure Tito Méndez.
Une histoire de transferts et de confusion
Depuis sa mort à Valladolid en 1506, Christophe Colomb n’a cessé de voyager, comme s’il devait, même après la mort, rester tiraillé entre l’Europe et l’Amérique.
Enterré d’abord à Séville, il aurait ensuite été transféré à Saint-Domingue au milieu du XVIᵉ siècle, puis rapatrié à La Havane au moment de l’occupation française d’Hispaniola en 1795, avant de revenir – selon la thèse espagnole – à Séville en 1898, quand l’Espagne perd Cuba à l'issue de la guerre hispano-américaine.
Entre ces déplacements successifs, les reliques du navigateur génois auraient pu être confondues avec celles de membres de sa famille.
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Pour Madrid, le retour à Séville en 1898 validait déjà sa version des faits avant les tests d'ADN entrepris dans les années 2000: à la fin du XIXe siècle, l’Espagne reprend possession des reliques de Colomb, qui reposent désormais sous le tombeau de la cathédrale.
Mais pour les Dominicains, cet épisode n’a jamais eu lieu. Pour eux, Colomb n’a jamais quitté Saint-Domingue après être revenu y reposer en 1544. Ils rappellent que c’est vingt ans plus tôt, en 1877, qu’un coffre portant l’inscription Cristóbal Colón a été découvert dans la Primada de América, la cathédrale de Santo Domingo.
Un mausolée trop grand pour être vide…
Imposant mausolée en forme de croix inauguré en 1992, le Faro a Colón domine l’est de la capitale dominicaine. Monument emblématique et pièce maîtresse de l’offre touristique du pays, il symbolise l’attachement de la République dominicaine à son histoire.
Des écoliers prennent une photo du Mausolée de Christophe Colomb, également appelé Phare de Colomb, à Saint-Domingue, le 24 février 2010. Photo: Erika SANTELICES pour l’AFP.
«C’est invraisemblable de penser qu’on aurait investi autant de ressources pour bâtir ce monument resplendissant sans avoir les vrais restes de Colón!», insiste Tito Méndez dans la chaleur suffocante de la capitale dominicaine.
Pour mon interlocuteur, la confusion née des vrais et faux transferts explique le malentendu: «Ils se sont trompés. Ils pensaient prendre le père, mais en réalité ils ont pris le fils. C’est ça, la vérité.»
Science européenne contre foi caribéenne
En Espagne, la science et l’État parlent d’une seule voix. En République dominicaine, c’est surtout la mémoire collective – nourrie par la promesse faite à Diego et consacrée par le Faro a Colón – qui fonde la conviction populaire.
Vue aérienne du Mausolée de Colomb la nuit. Photo: Diario Libre.
Comme le résume Tito Méndez dans les rues de la vieille ville de Saint-Domingue: «Colón voulait reposer ici. Pour nous, il n’y a aucun doute: c’est ici qu’il est enterré.»
Deux versions, deux monuments, deux héritages. L’Europe brandit ses certitudes scientifiques, l’Amérique latine ses convictions patriotiques. Mais derrière l’ADN et les protocoles, l’Espagne défend elle aussi son roman national. Colomb reste autant une affaire de science qu’un symbole à préserver.











