Entre 650 000 et 1 million d’Haïtiens vivent aujourd’hui en République dominicaine. Jérôme Blanchet-Gravel s’est rendu à Saint-Domingue pour mieux comprendre cette crise migratoire qui façonne l’avenir d’Hispaniola, île mythique aux deux nations.
À Saint-Domingue, torpeur et mémoire se rencontrent. Avec ses 11,5 millions d’habitants, la République dominicaine partage l’île d’Hispaniola avec Haïti, pays de population pratiquement équivalente.
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C’est ici que Christophe Colomb a établi la première colonie européenne des Amériques. Une seule île, deux pays, deux trajectoires. Derrière les images de carte postale, des fractures silencieuses traversent toute l’île.
Un million d’Haïtiens en République dominicaine?
On estime qu’entre 650 000 et un million d’Haïtiens vivent en République dominicaine. Des chiffres qui fluctuent en raison des expulsions constantes et des retours, reflets d’une frontière poreuse.
Dans les rues de Saint-Domingue, la migration haïtienne prend corps dans des récits d’exil, d’adaptation et de résilience.
Israël: «ici, j’ai trouvé ce qu’Haïti ne pouvait pas me donner»
À 34 ans, Israël Issallon est parvenu à se faire une place dans la capitale dominicaine. Comptable de formation, il est aujourd’hui employé à Western Union, cette société américaine spécialisée dans les transferts monétaires internationaux.
«J’ai quitté Port-au-Prince il y a 13 ans. Je suis venu en visite et je suis resté. En Haïti, même avec un diplôme, tu ne trouves rien. Ici, j’ai trouvé ce qu’Haïti ne pouvait pas me donner. Ici, j’ai pu terminer mes études, régulariser ma situation et travailler», confie-t-il à Libre Média près du port.
La pleine intégration est possible, mais plutôt rare. La plupart de ses compatriotes vivent dans la clandestinité. À Saint-Domingue, un grand nombre d’entre eux se sont installés dans le «petit Haïti», où des rafles ont lieu désormais régulièrement.
«Personnellement, je ne me sens pas discriminé comme Haïtien. Mais il faut vraiment payer un avocat, m’explique-t-il. Sinon, tu peux rester des années sans papiers».
Israël a choisi la légalité au prix de grands sacrifices financiers, convaincu que c’est la seule façon de se bâtir un avenir durable dans la partie orientale de l’île.
Béatrice: «C’est déchirant d’être si près et de ne pas pouvoir rentrer»
Béatrice vit à Montréal depuis sept ans. Elle passe ses vacances à Saint-Domingue, faute de pouvoir retourner en Haïti depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021, événement qui a précipité la chute du pays.
«J’aimerais y aller, mais c’est impossible. C’est déchirant, parce que c’est juste à côté. Alors je viens ici pour voir des amis, de la famille. Mais plus loin, non».
Son parcours ressemble à celui de nombreux membres de la diaspora: un pays natal devenu inaccessible, qu’on n’approche plus qu’à travers le pays voisin. Ou qu'on n'approche plus du tout.
John: «Les Haïtiens d’aujourd’hui sont des lâches»
À 33 ans, John Wesley vit en République dominicaine depuis presque huit ans. Son discours tranche par sa dureté:
«Haïti, ça va vraiment mal. Je ne sais pas s’il reste 100 ans à ce pays. Les Haïtiens d’aujourd’hui sont des lâches. Avant, on avait des hommes forts, des hommes de caractère. Maintenant, chacun pense à soi. Il n’y a plus de leader», déplore cet habile vendeur de cigares.
Le vendeur John Wesley dans une rue du centre historique de Saint-Domingue, fin août 2025. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.
Il décrit une société vidée de ses élites, où même les familles les plus aisées veulent fuir. «Avant, les bourgeois restaient dans leurs quartiers. Aujourd’hui, même eux partent. Les gangs traversent partout». Un pays perdu?
«Moi je travaille, je suis intégré ici, en République dominicaine. Mais c’est vrai qu’on est plus sévère avec les Haïtiens qu’avec les Vénézuéliens ou les Colombiens. Ce n’est pas équitable. Il y a beaucoup de déportations, on prend même des femmes avec des bébés de deux mois. Parfois, on les sépare», déplore-t-il.
Rodolphe: «Haïti a besoin d’un Bukele»
Rodolphe Lemoyne, entrepreneur dans le bâtiment, se veut réaliste.
«Les autorités dominicaines sont dures. Il faut traiter les Haïtiens avec plus humanité. Oui, il faut gérer les frontières, mais autrement», assure l’homme d’affaires venu attraper un vol pour Miami, faute de pouvoir le faire depuis Port-au-Prince.
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«J’adore Bukele!», lâche-t-il quand je lui raconte mon dernier périple au Salvador. «Haïti a besoin d’un homme comme lui, qui impose le respect des lois. Malgré toutes les critiques, il a montré que c’était possible de rétablir l’ordre et de relancer le développement dans un pays qu’on croyait foutu».
L'entrepreneur Rodolphe Lemoyne dans un hôtel de Saint-Domingue, fin août 2025. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.
Pour lui, l’erreur des Haïtiens est d’attendre toujours des solutions extérieures. «Avec tout l’argent dépensé dans les missions internationales, les ONG et les interventions étrangères en Haïti, on aurait pu s’organiser nous-mêmes», avance-t-il.
Une frontière poreuse et lucrative
Pour Juan Del Rosario, économiste dominicain et spécialiste des migrations sur l’île, la frontière concentre toutes les contradictions de cette crise migratoire dont on ignore presque tout dans le «premier monde», pourtant aux prises avec des problèmes similaires.
«Le gouvernement parle de contrôle et de fermeté, mais la réalité, c’est une frontière poreuse où expulsions et retours s’enchaînent. On annonce deux millions de déportations alors que le recensement officiel ne compte que 500 000 Haïtiens. Ces chiffres prouvent l’écart entre le discours et la réalité».
«On déclare à la télévision que la frontière est fermée, mais en réalité, elle reste ouverte. Chaque jour, il y a des centaines de passages. Les expulsions massives servent à montrer la force de l’État, mais derrière, la machine continue de tourner».
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Comme à la frontière américano-mexicaine, le passage est devenu un commerce: «Avant, un migrant payait quelques centaines de dollars US. Aujourd’hui, ce sont des milliers. Des jeeps de luxe transportent des dizaines de personnes. Tout le monde prend sa part», ajoute-t-il sur le campus de l’Université autonome de Saint-Domingue (UASD).
Abinader et l’écho de Trump
«Le président Abinader reprend la logique migratoire des États-Unis de Donald Trump», assure l’universitaire, une stratégie qu’il juge inadaptée à la réalité d’Hispaniola.
Expulsions, militarisation des zones frontalières, discours souverainistes enflammés: autant de réponses à une opinion publique hautement préoccupée par la pression migratoire sur les écoles, les hôpitaux et le marché du travail.
Pour de nombreux Dominicains rencontrés durant mon séjour, la migration haïtienne est perçue comme un risque de contagion de la violence et comme une source de déséquilibre social, économique et démographique, mais aussi culturel.
Bien des Dominicains expriment effectivement une inquiétude identitaire. Ils redoutent que la République dominicaine, principalement d’héritage hispanique et de tradition catholique, perde son caractère propre face à l’influence du syncrétisme religieux et culturel haïtien.
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