Champlain au pays des Wendats (1615-1616)

L'arrivée de Champlain à Québec par le peintre Henri Beau (1903). Photo: domaine public/Musée national des beaux-arts du Québec. Huile sur toile, 329 x 598 cm.

Vendredi le 27 janvier 2023, à 12:10

Champlain était un homme de son temps, ethnocentrique à plusieurs égards, mais sa pensée était bien plus large et généreuse que ce que laissent croire certains jugements qui ont été émis contre lui, rappelle notre chroniqueur histoire Marco Wingender.

 

En octobre 1615, Samuel de Champlain et ses alliés wendats et algonquins avaient lancé au sud du lac Ontario une offensive majeure contre un important bastion des Onondaguas, nation membre de la redoutable Confédération iroquoise.

 

Les dégâts infligés à celle-ci la dissuadaient, pour l’heure, de poser une menace sérieuse aux intérêts commerciaux franco-autochtones sur la voie maritime des Grands Lacs et du Saint-Laurent.

 

Blessé à la jambe, mais dorénavant en sécurité sur les berges du lac Ontario après une retraite prodigieuse de ses alliés, Champlain espérait être raccompagné par ces derniers jusqu’à Québec. Cependant, craignant qu’un tel petit groupe ne puisse être intercepté en route par les Iroquois, les chefs présents s’y opposèrent.

 

Mécontent, mais n’ayant pas le choix de se plier à leur décision, Champlain comprit alors qu’il devrait hiverner parmi eux sur les rives du lac Huron jusqu’au printemps suivant.

 

Des villes populeuses et prospères

 

Champlain décida de tirer profit de ce revirement et d’utiliser le temps dont il disposait pour étudier la vie que menaient les Wendats et celle de leurs voisins, qui le traitèrent avec hospitalité et générosité.

 

Au cours de son séjour, Champlain étudia la structure politique exercée dans la nation wendate dont les communautés étaient dirigées par des chefs, femmes et hommes, représentant les clans qui les constituaient. Il observa notamment que ces derniers détenaient très peu d’autorité sur les autres.

 

Il visita aussi la plupart des villes wendates d’importance. Comptant souvent plus de 2 000 habitants, elles étaient composées de maisons longues, dont les dimensions pouvaient atteindre une longueur de 80 pieds et 30 pieds de largeur.

 

Ces habitations étaient charpentées par une série de perches, courbées et attachées entre elles à l’extrémité pour former une voûte supportant un toit couvert d'écorce, tandis que les murs étaient tapissés de peaux animales.

 

À l’intérieur, des sections abritant chacune une famille étaient pourvues de banquettes à deux étages, recouvertes de fourrures chaudes. Les loges étaient séparées par un large corridor qui traversait la maison sur toute sa longueur.

 

Des feux de cuisson, aménagés à quelques mètres les uns des autres au centre de la longue maison, étaient partagés par deux familles de cinq à six personnes. 

 

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Dispersées entre les maisons longues, on trouvait également des plus petites structures, telles que des fumoirs pour la viande, des séchoirs pour le poisson et des tentes de sudation, sortes de saunas autochtones aux vertus hygiéniques et thérapeutiques multiples.

 

Les villages étaient entourés de vastes champs de maïs, certains dépassant le millier d’acres. La production de cette céréale excédait les besoins de consommation de leur population, qui utilisait les surplus pour les échanger avec d’autres nations contre des fourrures et des biens.

 

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Le pays wendat était ainsi le grenier agricole de la région des Grands Lacs et ses habitants, des commerçants aguerris dont la portée n’était rien de moins que continentale.

 

Durant son séjour hivernal, Champlain parcourut en tous sens le territoire wendat ainsi que celui des nations voisines. Il visita des Algonquins plus à l’ouest, de même que les Pétuns et il consolida ses liens avec les Népissingues.  

 

Parties de chasse prolifiques

 

Champlain fut notamment invité par ses hôtes à prendre part à leurs chasses aux cerfs, au cours desquelles ils effrayaient le gibier en imitant des cris de loups afin de le diriger malgré lui dans une sorte d’enclos fait de longs pieux. Champlain était renversé par les habiletés de ces chasseurs et par leurs succès collectifs.

 

Il était ébahi également par la capacité d’endurance de ces hommes qui pouvaient se déplacer à grande vitesse sur de longues distances, transportant de lourdes charges apparemment sans se fatiguer.

 

La tentation de l’Éros

 

Dans un village qu’il nota sous le nom de Carmaron, Champlain fit une rencontre d’un autre ordre. Une nuit, incapable de dormir au milieu d’une loge bondée, il se leva et sortit dans l’obscurité. Alors qu’il marchait seul, il fut surpris par une charmante jeune femme qui l’approcha.

 

En pays wendat, les jeunes femmes et hommes avaient souvent la même habitude de ces sorties nocturnes, mais pour une raison bien précise : se trouver un partenaire dans un rituel de rendez-vous intimes.

 

Il était en effet admis pour les jeunes femmes d’avoir des unions sexuelles avec plusieurs hommes avant d’embrasser le rôle maternel avec l’un d’eux. Il s’agissait d’une coutume qui favorisait un choix éclairé pour elles, bien que fort éloigné des mœurs de Champlain.

 

Comme l’histoire le démontrera, de nombreux jeunes Français et leurs descendants canadiens ne se feront pas prier pour se lier à ces femmes libres et entreprenantes. Profitant d’un espace de liberté dont ils n’auraient même jamais pu rêver dans la société européenne, de nombreux jeunes hommes de la colonie se donneront de vivre parmi les Autochtones une sexualité soulagée de la honte et des interdits.

 

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L’intimité des peuples n’étant jamais aussi forte que lorsque les corps et les cœurs se mêlent, en Nouvelle-France, ce métissage sera loin d’être un aspect secondaire de la rencontre interethnique entre Français et Autochtones.

 

Dans le cas de Champlain cependant, il était un homme du monde, mais sur le plan sexuel, il semblait plutôt se comporter comme un saint. Il s’agissait d’une combinaison inhabituelle qui étonnait autant les Autochtones que les Européens.

 

Une appréciation sincère des Wendats

 

Au terme de cet hiver parmi les Wendats, Champlain put enfin redescendre le fleuve Saint-Laurent pour regagner Québec. Au mois d’août 1616, Pont-Gravé et lui reprenaient la mer à destination de la France.

 

Dans ses écrits, les impressions de Champlain sur les Wendats furent à plusieurs égards très positives. Il admirait leur agriculture, leurs abondantes pêcheries ainsi que les formes élaborées de leur organisation sociale.

 

Il considérait les Autochtones comme les égaux des Européens sur le plan de l’intelligence et supérieurs en force physique. Tout comme la plupart de ses contemporains, il reconnaissait aussi en eux un courage et une endurance qui surpassaient ce dont étaient généralement capables les Européens.

 

Des Autochtones, il nota que leurs jambes étaient droites, leurs muscles, forts, et leur santé paraissait excellente, suggérant ici un vif contraste avec les Européens de l’époque. Au passage, il ne manqua pas de souligner la beauté de leurs femmes, dont certaines étaient « très fortes et d’une taille extraordinaire ».

 

Ni foi, ni loi, ni roi

 

Le plaisir qu’éprouvait Champlain à découvrir l’humanité sous toutes ses formes ne l’empêcha toutefois pas de poser un regard critique sur trois traits culturels autochtones: l’absence d’une foi universelle et d’une loi reposant sur une justice commune à tous ainsi qu’une liberté excessive, qu’il attribuait à un manque de discipline de subordination à un monarque.

 

Vers la fin du 20e siècle, des ethnographes ont reproché à Champlain d’avoir été incompréhensif à l’égard des cultures de ses alliés et ethnocentrique dans ses jugements. Il y eut certes des limites à sa compréhension du monde autochtone.

 

Néanmoins, cet hiver passé parmi les Wendats constitue une fenêtre révélatrice sur le rêve de Champlain pour la Nouvelle-France. Il savait l’humain capable d’identités complexes.

 

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Il croyait aussi dans une vision humaniste où Autochtones et Français, vivant près les uns des autres, préserveraient le meilleur de leurs cultures, guidés par des principes de foi universelle et respectueux d’une loi commune sous l’autorité d’un roi.

 

Champlain était certainement ethnocentrique à plusieurs égards, mais sa pensée était plus large et plus généreuse que ce que laissent croire certains jugements qui ont été émis contre lui.