Pour réaliser ses ambitions durant la période de 1610 à 1615, Samuel de Champlain avait fait la navette entre les deux continents, passant rapidement d’une occasion à l’autre afin de garder en vie le fragile projet d’une nouvelle France en Amérique.
À l’approche du printemps de 1615, alors qu’il avait passé la dernière année et demie en France, Champlain était à nouveau prêt à repartir pour l’Amérique.
Retour dans la vallée du Saint-Laurent
Le 24 avril, François Pont-Gravé et lui quittèrent les côtes françaises et profitèrent de vents favorables pour effectuer une traversée rapide. Pour la première fois depuis le début de l’aventure française dans la vallée du Saint-Laurent, des missionnaires récollets faisaient aussi partie du voyage.
Après un arrêt à Québec, Champlain, Pont-Gravé et leurs hommes remontèrent le fleuve à destination de l’île de Montréal. Bien rendu, le groupe fut accueilli chaleureusement par une foule qui les attendait, notamment des Wendats et des Algonquins.
Appel à la guerre
Pour ces derniers, ce rassemblement avait des motifs bien précis. Leurs ennemis anciens pillaient allègrement leurs routes commerciales empruntant le fleuve Saint-Laurent et la rivière des Outaouais. Ce n’était toutefois pas des Mohawks qu’il était question, mais plutôt des nations constituant l’Iroquoisie centrale, soit les Onondagas et les Oneidas (dans leur désignation anglophone).
Après d’amples discussions et réflexions, tous s’entendirent pour diriger une puissante expédition contre les Iroquois. Cependant, malgré l’empressement de ses alliés, Champlain décida de retourner d’abord à Québec en promettant de revenir quelques jours plus tard avec autant de soldats que possible.
Malgré un aller-retour à la hâte, il arriva en retard sur l’échéancier prévu avec tout juste une dizaine de soldats. Une rumeur voulant qu’il ait été tué par des Iroquois avait fait craindre le pire à ses alliés qui avaient décidé de plier bagage.
En route vers le pays wendat
Déterminé à aller de l’avant, Champlain décida de partir à leurs trousses. Il obtint l’assistance d’un interprète et d’une dizaine d’Autochtones qui se répartirent dans deux grands canots. Sous la lumière radieuse du soleil estival, ils franchirent quelque 800 kilomètres en 23 jours, les canoteurs plongeant leurs avirons dans l’eau, du matin au soir, au rythme de leurs chants.
Durant la première partie du périple, le groupe suivit la rivière des Outaouais. Un peu en amont de l’île Morrison, les hommes bifurquèrent vers l’ouest et après plusieurs portages, ils accédèrent au lac Népissingue, où la nation du même nom qui y vivait leur offrit un accueil chaleureux.
Le groupe poursuivit sa route sur la rivière des Français avant d’atteindre le lac Huron. Émerveillé par son immensité, Champlain l’appela la «mer douce», bien qu’il aurait préféré que son eau soit salée; indication de la promesse d’une route vers l’Asie.
Une nation puissante et populeuse
Les voyageurs traversèrent la baie Georgienne et entrèrent en pays wendat. Si Champlain fut surpris par la taille de ses villes, il était d’autant plus impressionné par la robustesse de leurs défenses.
Le 17 août 1615, on le conduisit à Cahiagué, «le village en chef du pays», où il fut reçu dans une certaine euphorie. C’est là que les guerriers wendats s’étaient rassemblés en prévision de la campagne militaire projetée contre les Iroquois.
On détermina alors qu’une longue marche serait entreprise en vue d’une attaque lancée contre un centre de la nation des Onondagas.
Une expédition périlleuse
Le 1er septembre, les guerriers wendats et les Français quittèrent Cahiagué et, en chemin, ils furent ralliés par des Algonquins, gonflant les rangs à quelque 500 combattants.
La route à parcourir exigeait une quarantaine de jours via une série de lacs et de portages qui menèrent l’expédition jusqu’au nord-est du lac Ontario. Rendus sur sa rive sud, les expéditionnaires dissimulèrent soigneusement leurs canots dans un dense boisé de manière à pouvoir les récupérer sur le chemin du retour.
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De là, ils poursuivirent leur mission à pied vers le sud. Après plusieurs jours de marche, les éclaireurs aperçurent la cible visée: une importante ville onondaga fortifiée assise près d’un cours d’eau coulant à l’extrémité sud du lac Onondaga, lieu de la ville actuelle de Syracuse dans l’État de New York.
La bataille du lac Onondaga
Sur place, les assaillants tentèrent de surprendre les Onondagas, mais leur plan initial tomba à l’eau quand les défenseurs émergèrent de leur fort et s’engagèrent dans des combats isolés desquels ces derniers eurent le meilleur.
Champlain rassembla alors ses arquebusiers et les mena vers le front. Ils ouvrirent le feu et, sous le choc des déflagrations, les Onondagas retraitèrent vers la sécurité de leurs murs avec leurs morts et leurs blessés. Champlain fit de même avec les éclopés de son camp.
Le commandant français profita de cette accalmie pour étudier la ville fortifiée entourée de quatre palissades massives d’une trentaine de pieds de hauteur.
Il convoqua ses alliés en conseil et proposa une nouvelle stratégie: la construction d’un «cavalier», une sorte d’engin de siège constitué d’une plateforme sur pilotis, d’une hauteur supérieure aux palissades. Le plan fut approuvé et en un temps record, les alliés édifièrent l’énorme structure sur laquelle on fit grimper les arquebusiers.
Tel un seul corps, 200 hommes poussèrent le cavalier à moins d’une vingtaine de pieds de la palissade. De leur plateforme surélevée, disposant d’une abondance de munitions, les soldats français commencèrent à faire feu en direction des défenseurs et la puissance de leurs tirs terrassa l’intérieur du fort durant près de trois heures. Malgré les lourdes pertes infligées, les Onondagas continuaient de remplacer leurs camarades tombés au front.
Dans le feu de l’action, deux des trois principaux chefs wendats furent blessés. Puis, ce fut le tour de Champlain, atteint de deux flèches, l’une lui pénétrant la jambe et une autre s’enfonça dans son genou. Il tomba au sol et relata que ces blessures lui causèrent des «douleurs extrêmes».
Même blessé, il tenta d’inciter ses alliés à reprendre l’assaut de plus belle, mais ces derniers préférèrent retraiter en attendant les renforts de leurs alliés susquehannocks qui devaient les rejoindre incessamment en provenance du sud.
Finalement, le 16 octobre, après quelques jours d’attente marqués par des escarmouches sans conséquences, les Wendats et les Algonquins décidèrent que l’attente tirait à sa fin et que le temps était venu pour eux de rentrer à la maison.
C’est ainsi que prit fin la bataille du lac Onondaga.
Une retraite digne d’un exploit prodigieux
Au terme de la bataille, les alliés autochtones organisèrent une retraite sans tarder. Plus de 120 kilomètres les séparaient de leurs canots laissés sur la rive du lac Ontario.
Champlain fut grandement impressionné par la conduite disciplinée de la retraite exécutée par ses alliés. On plaça les blessés et les plus vulnérables au centre, tandis que les plus robustes couvraient le front, les flancs et l’arrière des rangs jusqu’à ce que tous atteignent un endroit sûr.
Champlain rapporta que l’ennemi les suivit sur un demi-lieue, mais échoua à capturer certains de ceux qui formaient l’arrière-garde pour en faire les sujets de souffrances inimaginables dans leurs cérémonies de vengeance.
Les Autochtones improvisèrent alors de grands paniers d’écorce dans lesquels les blessés, dont Champlain, furent placés. Les paniers étaient attachés dans le dos des guerriers les plus robustes afin de les ramener sains et saufs.
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Le 18 octobre, deux jours après le début de la retraite, l’expédition fut balayée par de puissants vents, de lourdes chutes de neige et de la grêle. Au cœur du tumulte, les alliés gardèrent néanmoins le cap avec une détermination inébranlable qui suscita l’admiration de Champlain. Les hommes en état de contribuer se succédaient tour à tour pour partager la charge tout au long de l’interminable trajet.
Dans ces conditions, le chemin du retour fut un véritable calvaire selon le témoignage de Champlain, reconnaissant que, jamais, il ne s’était retrouvé «dans un tel enfer». Pour les porteurs, le défi était d’autant plus exténuant.
Après des jours d’efforts héroïques, les alliés atteignirent finalement le lac Ontario et récupérèrent leurs canots là où ils les avaient cachés.
Un succès militaire selon les Autochtones
Déçu, Champlain jugea l’issu de la bataille sur la base de son objectif de capturer le fort des Onondagas et la considéra comme un échec.
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Cependant, l’historien Bruce G. Trigger, reconnu pour son expertise sur les cultures wendates, en arriva à une autre conclusion. Les assaillants avaient réussi à lancer un assaut majeur sur l’un des plus formidables bastions de la redoutable Confédération iroquoise et ils avaient infligé des pertes humaines importantes aux guerriers onondagas.
Après cette bataille, les raids iroquois contre les voies commerciales empruntées par les Wendats et les Algonquins diminuèrent grandement.
Quant aux Onondagas, à l’instar des Mohawks pour l’instant sans accès à des armes à feu, ils tâchèrent de ne pas se mesurer aux Français au cours des deux décennies qui suivirent.











