L’historien Marc Simard revient sur les causes du conflit israélo-palestinien de 1947 à aujourd’hui et constate l'impasse dans laquelle se trouvent les deux camps. Premier d’une série de deux textes.
Aux yeux de l’histoire, la création de l’État d’Israël remonte au 29 novembre 1947, quand un plan de partage la Palestine fut adopté par l’Assemblée générale de l’ONU avec 33 voix pour, 13 de contre, 10 abstentions et 1 absent.
Retour aux sources
Mais en fait, il faut d’abord savoir que les Juifs n’ont pas tous quitté la Judée (diaspora) après la révolte de l’an 135, matée par les Romains, qui lui donnent alors le nom de Palestine (ces Juifs, nommés Séfarades, sont moins de 100 000 dans l’Empire ottoman en 1914).
Ensuite, soulignons qu’un mouvement de retour des Juifs ashkénazes en terre d’Israël, largement généré par les pogroms dont ils sont alors victimes en Europe de l’Est, et basé sur le messianisme juif (reconstruction du Temple de Salomon) et sur le développement de l’idée nationale dans le monde occidental, y est né au XIXe siècle (création de l’Organisation sioniste mondiale).
Enfin, à la suite de la création des Mandats britannique et français par la Société des Nations (1920), l’immigration et la natalité font passer la population juive de Palestine, sous mandat britannique, à plus de 450 000 en 1940.
En 1947, on y dénombre environ 650 000 Juifs et 1,2 million d’Arabes.
Dès l’origine, l’affaire est mal barrée. En effet, le plan de partage de l’ONU est perçu par les Arabes comme une affaire occidentale, une séquelle de la colonisation.
Après la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah (6 millions de Juifs européens assassinés), sous la pression des États-Unis, un plan de partage de la Palestine est étudié à l’ONU: l’Agence juive réclame un État où les Juifs seront majoritaires, tandis que les Arabes palestiniens rejettent le plan onusien, exigent la fin de l’immigration juive et revendiquent la création d’un État arabe en Palestine.
Devant la montée de la violence, en particulier celle des extrémistes juifs qui visent ses soldats, la Grande-Bretagne décide en 1947 de se départir de son mandat, ce qui force l’ONU à agir.
Les positions des Arabes et des Juifs s’étant radicalisées pendant l’Entre-Deux-Guerres et depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale (1945), aucun compromis ne semble possible. Les faits qui découlent du partage de 1947, hormis la brève embellie de 1993 (accords d’Oslo), aggraveront cette fracture jusqu’à la rendre apparemment irréparable et à générer des actes terroristes inqualifiables comme l’invasion-massacre du 7 octobre 2023 par des militants du Hamas (Déluge d’al-Aqsa).
Le malheur s’abat sur la Judée-Palestine
Comme le veut le proverbe, un malheur n’arrive jamais seul. Et c’est une véritable flopée de malheurs qui s’abattront sur la Judée-Palestine à partir de 1947, jusqu’à rendre le conflit israélo-palestinien insoluble.
Dès l’origine, l’affaire est mal barrée. En effet, le plan de partage de l’ONU est perçu par les Arabes comme une affaire occidentale, une séquelle de la colonisation. Ceux-ci perçoivent comme une injustice, un outrage même, le fait que cette décision ait été prise par un organisme qui ne compte que 57 pays membres, majoritairement occidentaux, la décolonisation n’ayant pas encore fait son œuvre. Sans compter l’opération «tordage de bras» des États-Unis pour influencer le vote.
Le résultat du scrutin est d’ailleurs révélateur: tous les contre et les abstentions sont des pays du Tiers-Monde, hormis le Royaume-Uni et la Yougoslavie.
Il n’est donc pas étonnant que les Palestiniens et les pays de la Ligue arabe aient rejeté cette résolution du revers de la main. Soutenus par les pays arabes limitrophes (Égypte, Irak, Transjordanie, Syrie et Liban), les Palestiniens sont convaincus de remporter la guerre qui éclate dès le départ des Britanniques et la proclamation de l’État d’Israël (guerre israélo-arabe de 1948-1949) et de repousser les Juifs dans la Méditerranée.
À lire aussi: «Le monde doit savoir à quel point le Hamas est diabolique»
Soixante-six ans plus tard, le rejet du plan de partage par les Palestiniens apparaît comme une grave erreur. Qui sait si, sur ces bases, un État palestinien laïc n’aurait pas pu s’épanouir? Mais l’histoire en a décidé autrement.
À Gaza, la haine viscérale des Juifs, qu’on voudrait non seulement chasser du Proche-Orient mais même éradiquer de la surface de la Terre, est devenue le pain quotidien de la population, fanatisée par le Hamas.
À la surprise générale, Israël remporte la guerre. Pour les Palestiniens, c’est la Naqba (catastrophe), le début d’un long calvaire: Israël annexe 77% des territoires qui devaient échoir aux Palestiniens dans le plan, ainsi que Jérusalem-Ouest; la bande de Gaza tombe sous contrôle égyptien; la Transjordanie annexe la Cisjordanie et Jérusalem-est, créant ainsi la Jordanie.
En outre, 720 000 des 900 000 Arabes de Palestine qui vivaient dans les territoires annexés par Israël ont fui, sur les conseils de leurs «protecteurs», vers la Cisjordanie, Gaza, la Jordanie, le Liban et la Syrie, où on les installe dans des camps de réfugiés, dont la plupart sont devenus par la suite des villes (dont Gaza).
Ces réfugiés deviennent des apatrides (ce sont leurs descendants qui ont perpétré l’invasion-massacre du 7 octobre), puisque le projet de création d’un État palestinien s’évanouit. Pire pour eux, Israël en a profité pour se doter d’une véritable armée, qui deviendra bientôt la plus puissante du Proche-Orient, Tsahal.
Guerre et paix, résistance et islamisme
Israël connaît la paix pendant une vingtaine d’années (malgré la courte guerre de Suez de 1956). Mais en 1967, à la suite de gestes hostiles du président Nasser, Israël déclenche la Guerre des Six Jours, où elle écrase les armées de l’Égypte, de la Syrie et de la Jordanie. L’État hébreu arrache à l’Égypte la bande de Gaza et le Sinaï, soutire à la Jordanie la Cisjordanie et Jérusalem-est, et s’empare du plateau du Golan aux dépens de la Syrie. Cette défaite arabe provoque un second flot des réfugiés palestiniens (environ 300 000) vers la Jordanie, l’Égypte et le Liban.
Par sa résolution 242, l’AG de l’ONU condamne la prise par Israël de ce qu’on appellera désormais les Territoires occupés, et le somme d’en retirer ses troupes. Israël n’en fait qu’à sa tête: il occupe encore aujourd’hui la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le Golan.
En octobre 1973, une attaque-surprise par les armées égyptienne et syrienne, la Guerre du Yom Kippour, à laquelle on a fait référence ces derniers jours, se solde par une nouvelle défaite des pays arabes.
Las de ces guerres, quelques pays arabes font la paix avec Israël: l’Égypte en 1978 (accords de Camp David) et la Jordanie en 1994. Ces traités de paix sont perçus comme des actes de traitrise par les Palestiniens: le président Sadate d’Égypte est d’ailleurs assassiné en 1981.
Les Palestiniens, abandonnés, réagissent à ces déconvenues par l’arme des faibles: le terrorisme. En 1964 est créée l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), mouvement laïc de résistance armée qui réclame un État palestinien dans les frontières d’avant celles de la guerre des Six Jours (Gaza, Cisjordanie, Jérusalem-Est).
L’OLP se fait connaître par des opérations armées en Israël, mais surtout par des détournements d’avions (de là vient le premier resserrement des contrôles de sécurité aérienne) et le terrible attentat contre les athlètes israéliens aux Jeux de Munich de 1972.
Mais l’OLP est bientôt chassée de Jordanie (septembre noir, 1970), puis du Liban (1982), et son état-major doit se réfugier à Tunis. À la fin des années 1980, elle est toutefois reconnue par l’ONU comme représentante légitime du peuple palestinien, puis elle entame avec Israël des pourparlers secrets qui aboutissent aux accords d’Oslo (1993).
Ceux-ci, par lesquels l’OLP reconnaît la légitimité de l’État d’Israël, amènent la création de l’Autorité palestinienne, qui a pour charge d’administrer les habitants arabes de Cisjordanie et de la bande de Gaza à partir de 1995. Représentant l’État de Palestine, elle est dirigée par Yasser Arafat, leader historique de l’OLP, de 1996 à 2004.
Un vent d’espoir souffle sur Israël et les Territoires occupés. Pour la première fois depuis 45 ans, la paix semble à portée de main.
Mais entre-temps, le climat dans les Territoires occupés a changé. En 1987, un soulèvement spontané, la Première Intifada, ou guerre des pierres, y a jailli. Elle symbolise le désespoir des Palestiniens qui n’ont plus pour lutter contre l’occupant que des enfants et des adolescents qui lancent des pierres aux soldats.
Entre le mythe et la réalité
En Israël, un mouvement issu de l’extrême droite et des groupes fondamentalistes religieux (qui veulent un Israël religieux établi sur les frontières bibliques de l’État) cherche à torpiller l’accord.
Des colons armés s’attaquent aux habitants palestiniens de Cisjordanie, ce qui provoque des attentats-suicides fomentés par le Hamas, mouvement de la résistance islamique, dont l’emprise sur la population gazaouie s’accroît.
Quand le Premier ministre Rabbin, signataire des accords, est assassiné par un Juif extrémiste religieux en novembre 1995, les chances de la paix s’évanouissent (on dit par ailleurs qu’Arafat n’y était favorable que du bout des lèvres et que Netanyahou les a coulés en sous-main). Un vague projet de création d’un État palestinien échoue au sommet de Camp David en 2000 alors qu’Arafat quitte la table de négociations.
De plus, l’Autorité palestinienne se révèle rapidement impuissante à limiter l’immigration juive, en forte croissance (surtout des fondamentalistes), et à protéger les Palestiniens contre les colons israéliens. Surtout, son niveau de corruption est tel que nul ne peut l’ignorer: ses dirigeants pigent allègrement dans l’aide internationale, qui s’élève à plus de 1 milliard de dollars par année entre 2005 et 2014 et à plus de 2 milliards depuis 2015, pour l’ensemble des territoires palestiniens (cette aide est actuellement remise en question). Son autorité s’étiole, les Palestiniens cessent de croire en elle.
Bien vite, la haine et le radicalisme reprennent le dessus. Dans les Territoires occupés, une Deuxième Intifada (2000-2005) se solde par plus de 4000 morts, principalement de jeunes Palestiniens (mais aussi de civils israéliens, souvent poignardés).
En 2005, des élections à Gaza et en Cisjordanie donnent la victoire au Hamas, un mouvement fondamentaliste né en 1987 qui veut créer un État islamique par la destruction de l’État d’Israël et l’expulsion des Juifs de Palestine.
Il supplante l’Autorité palestinienne à Gaza, où il répand sa version de l’islam, tandis que l’OLP réussit à préserver son maigre pouvoir en Cisjordanie. En 2007, après avoir évacué la bande de Gaza, Israël impose à celle-ci un blocus terrestre et maritime qui est toujours en vigueur (et vient d’être renforcé).
À lire aussi: L’attaque du Hamas, une «victoire géopolitique pour l’Iran»?
Fondé sur le Coran et dénonçant la corruption (il utilise une partie du financement international pour aider la population, mais en détourne une partie pour s’armer avec le soutien de l’Iran et creuser des tunnels), le Hamas se démarque aussi par sa politique extérieure agressive, qui plaît à la population gazaouie, très jeune: elle se traduit notamment par des attentats contre les Israéliens aussi bien civils que militaires et par le lancement quasi incessant de roquettes sur le territoire d’Israël, ce qui a forcé celui-ci à se doter d’un «Dôme d’Acier».
Bientôt, le Hamas est qualifié de «terroriste» par une large fraction de la communauté internationale.
Terrorisme, antisémitisme, clandestinité
Des affrontements militaires meurtriers entre le Hamas et Israël éclatent régulièrement, généralement à la suite d’attentats perpétrés par le premier: les militants du Hamas se terrent alors dans un vaste réseau de tunnels et se servent de la population gazaouie comme boucliers humains, ce qui leur permet d’ameuter l’opinion internationale contre la violence israélienne.
À Gaza, la haine viscérale des Juifs, qu’on voudrait non seulement chasser du Proche-Orient mais même éradiquer de la surface de la Terre, est devenue le pain quotidien de la population, fanatisée par le Hamas.
Le radicalisme du Hamas est aussi encouragé par la résistance depuis 2022 de jeunes militants islamistes de Cisjordanie regroupés sous la bannière de la Tanière des Lions, qui fomentent des attentats contre les colons juifs et résistent aux forces de l’ordre qui finissent par les abattre, ce qui en fait des martyrs aux yeux de la population palestinienne.
Il semblerait que les pourparlers actuels de paix entre Israël et l’Arabie saoudite (accords d’Abraham), qui déplaisent fortement aux mollahs iraniens, auraient amené ceux-ci à inciter le Hamas à passer à l’action.
Le Déluge d’al-Aqsa, lancé le 7 octobre dernier, n’aurait donc pas dû étonner les services secrets ni l’armée d’Israël.
À voir aussi: Attaque-surprise du Hamas: l’armée israélienne regardait ailleurs
On peut aussi déplorer l’insouciance tragique de ces malheureux jeunes qui sont allés fêter toute la nuit dans un party rave au kibboutz de Réïm, à quelques kilomètres seulement de la frontière de Gaza, où sévit un mouvement islamiste particulièrement rigoriste qui n’a jamais caché ses intentions. Près de 500 d’entre eux y auraient trouvé une mort atroce et évidemment imméritée.













