Selon André Valiquette, détenteur d’une maîtrise en histoire canadienne, le drame des pensionnats ne doit pas servir de prétexte pour restreindre la liberté d’expression dans un pays où le wokisme est déjà presque devenu la religion d’État.
Le procureur général et ministre de la Justice du Canada, David Lametti, a déclaré récemment qu’il appuyait l’idée de poursuivre criminellement ceux qui font preuve de «négationnisme» en ce qui concerne les pensionnats autochtones[1].
Avant de court-circuiter une discussion nécessaire au Québec et au Canada et de permettre une atteinte aussi grave à la liberté d’expression, convenons que la réflexion sur ce difficile dossier est loin d’être complétée.
Risquons une comparaison. Je comprends très bien que dans plusieurs pays, on criminalise la contestation de la Shoah, l’extermination du peuple juif, une réalité bien documentée. La contester est un acte de haine qui peut être considéré comme un trouble à l’ordre public. En tout cas, ça se défend.
Mais pour les pensionnats autochtones, on ne peut pas faire un raccourci et demander des mesures comparables.
Je crois que trop de commentateurs sont allés très vite en affaire dans le dossier des pensionnats autochtones et ont négligé une mise en perspective essentielle avant de jeter des anathèmes et, bientôt, des accusations.
Maintenant, je vous demande de lire tranquillement l’article suivant sur les pensionnats et la question autochtone et de vous faire votre propre idée à savoir si je devrais être poursuivi pour négationnisme ou toute autre entreprise de désinformation.
Une des ambitions de la cancel culture et de la gauche radicale est de réécrire le récit national canadien.
-André Valiquette, maître en histoire canadienne
Je me sens obligé de dire, en cette époque de suspicion généralisée pour qui ne victimise pas les minorités, que je suis bien disposé envers tout le monde. Tous les êtres humains ont droit au bonheur et de réaliser librement leur expérience de la vie, dans le respect des valeurs et des croyances des autres.
Voici l’interprétation que je propose: ce ne sont pas les pensionnats qui sont à la source du désespoir autochtone, c’est le déracinement culturel causé par l’implantation du modèle occidental en Amérique. Il n'y a pas de réparations à apporter, mais de l'entraide basée sur les défis contemporains et sur le respect et la responsabilité mutuelle plutôt que sur la culpabilité.
Je parlerai aujourd’hui des pensionnats et demain des origines plus lointaines du drame autochtone.
De BLM aux pensionnats
Il va sans dire que ce qui s’est passé dans les pensionnats autochtones mérite une enquête complète. Mais rappelons-nous que cette enquête n’est pas vraiment commencée. Aucune «tombe anonyme» n’a été fouillée malgré les demandes qui ont été faites, comme le faisait remarquer Jean-François Lisée.
À lire aussi: Pensionnats autochtones: aucun corps d’enfant n’a encore été découvert
Il est au moins plausible de penser que les petites croix de bois se sont effacées avec le passage du temps, comme pour bien d’autres sépultures de gens de toutes origines.
Une des ambitions de la cancel culture et de la gauche radicale est de réécrire le récit national canadien.
N’importe qui de sensé ne peut bien sûr reprocher à la génération aux commandes d’avoir provoqué les malheurs invoqués pour les pensionnats autochtones. La pression est actuellement sur les générations précédentes, qui ne sont plus là pour se défendre.
On doit constater que les médias ont trouvé un bon filon avec les pensionnats autochtones. Black Lives Matter commençait à s’épuiser; on peut maintenant afficher une saveur locale. À écouter certains d’entre eux parler des pensionnats, on se croirait dans des camps nazis. Il y aurait eu un génocide. Les Autochtones qui rapportent des événements ou des opinions sont des «survivants». On condamne un régime d’apartheid et de racisme systémique au Canada.
Les «écoles de la mort» en seraient des illustrations; ce seraient des scènes de crime, des charniers, des lieux de tortures et de meurtres (je reprends ce que j’ai lu dans plusieurs grands médias)[2].
On est dans une spirale de la surenchère. Le chœur médiatique chante cette partition sans aucune retenue. Et ne se gêne pas pour taper sur l’Église catholique, déjà à terre.
Tous les partis fédéraux et provinciaux qui font jouer leur aile gauche enfoncent le clou et, au Québec, des partis font leur beurre avec cela en tablant sur le fait que c’est le gouvernement fédéral qui est responsable de plusieurs des politiques discutées. Des chefs conservateurs ont eu une position plus nuancée, mais se sont finalement rétractés devant la levée de boucliers.
Trudeau marche sur un fil: ce discours victimaire lui plaît, mais il ne veut pas être accusé d’engager les contribuables dans des poursuites sans fin. Il préfère botter en touche et demande au Pape de s’excuser (et ultimement, de payer). Le Pape nous rend visite l’an dernier et en rajoute une couche à la toute fin de son périple: il y a eu «génocide».
Pour éclaircir cette folie de mots et de postures, voyons d’abord l’évolution des pensionnats.
La mortalité dans les pensionnats
Ce qui est fascinant dans l’air du temps, c’est le parti-pris victimaire. Une tombe = une victime. En fait, on n’en sait rien. On ne connaît pas les causes de la mortalité de ces enfants. Tout ce qui est avéré, c’est que c’étaient des lieux d’assimilation. Nous y reviendrons plus loin.
Pour la mortalité, fondons-nous d’abord sur les chiffres qui nous sont donnés: il y aurait eu 150 000 jeunes Autochtones dans les pensionnats depuis la fin du XIXe siècle; à l’apogée du système en 1930, ils étaient éduqués dans 80 pensionnats[3]. Il est rapporté que 3200 de ces enfants y seraient décédés pour différentes raisons.
Comme le décompte n’est pas terminé, car des fouilles plus systématiques vont être entreprises, portons ce chiffre à 15 000, ce qui est une estimation très forte qui ne sera sans doute pas atteinte. Dans cette hypothèse, la mortalité infantile s’établirait donc à 10%, une évaluation sans doute aussi bien au-dessus de la réalité.
Le problème, c’est que c’est bien en dessous de la mortalité infantile dans la majorité des époques concernées. La mortalité des enfants (0-14 ans) au Québec s’établissait à la fin du XIXe siècle à 26%.
Au tout début du XXe siècle, seulement 75% des garçons et 77% des filles au Québec survivaient à leur 10e anniversaire, alors qu’aujourd’hui plus de 99% des enfants atteignent cet âge[4]. La mortalité infantile chez les Canadiens français de Montréal atteignait 24,5% en 1886-90, 23,7% en 1911-1915, 14,6 % en 1926-30 et 6% en 1946-50[5].
On peut penser que ce qui se passait dans les pensionnats autochtones n’était donc pas si différent de ce qui se passait dans le reste de la société, sans même faire une analyse fine des chiffres pour différentes décennies.
Les épidémies de grippe, d’oreillons, de rougeole, de varicelle et de tuberculose étaient courantes dans certains pensionnats. Au début du siècle, on n’avait pas accès à la prophylaxie et aux médicaments actuels pour faire face à ces maladies.
À l’époque du premier ministre Macdonald et de l’établissement des pensionnats, on a aussi éliminé par vaccination la variole chez les peuples autochtones, établissant une immunité supérieure à la moyenne canadienne contre cette grande tueuse[6].
Est-ce que quelqu’un a songé au fait que pour sauver des vies autochtones, il était souhaitable que les enfants soient scolarisés, afin de faciliter la transmission des bienfaits de l’hygiène et de la médecine dans leurs communautés, par exemple?
Oui, mais les abus sexuels?
Il n’est pas question d’excuser quoi que ce soit pour les sévices qui ont été commis, surtout que les communautés religieuses devaient être plus dignes de confiance sur les plans moral et du dévouement. Ces valeurs ont été trahies gravement par certains membres du clergé. Ce n’était cependant pas une politique étatique. Des politiques de réparation sont ici parfaitement justifiées.
Et encore là, il faudrait comparer avec ce qui se passe dans les orphelinats au Canada et dans le monde depuis des siècles. Il est connu que les conditions de vie dans ces milieux y sont plus risquées, car il y a peu d’incitatifs à bien faire et une absence de contrôle familial. Les abus y sont toujours plus fréquents.
À lire aussi: La Grande Tabagie de Tadoussac, moment charnière de la Nouvelle-France
Oui, mais ces enfants autochtones avaient des parents, ce n’étaient pas des orphelins!
… mais je suis enclin à penser que le statut de ces établissements était proche de celui des orphelinats, car les parents avaient accepté, plus ou moins de bonne grâce, de les laisser aller. Il y avait - et il y a toujours - des problèmes comme l’alcoolisme et l’éclatement familial des tribus autochtones qui ont pu favoriser cette démission parentale, mais surtout le manque de perspective qu’offrait cette civilisation aux jeunes.
En fait, de nombreux parents estimaient que leurs enfants pourraient avoir un meilleur avenir en s’intégrant davantage à un autre monde. C’était un autre deuil à faire, très difficile. Cela a entraîné des blessures ressenties par les communautés autochtones et un sentiment d’impuissance pour n’avoir pas vigoureusement interrogé plus tôt le sort de tous ces enfants décédés. On ne peut que s’incliner devant cette douleur.
Les pensionnats n’étaient peut-être pas l’approche idéale, mais que pouvait-on faire d’autre pour créer des passerelles permettant aux Autochtones de s’intégrer? On ne pouvait pas créer de toutes pièces des écoles et y faire vivre des instituteurs et leurs familles dans des régions isolées et très éloignées.
Il serait temps de se tourner vers une approche plus équilibrée et une lecture moins anachronique.
-André Valiquette, maître en histoire canadienne
L’idée était de faire connaître aux Autochtones un autre mode de vie et des connaissances diverses amenées par un autre milieu, en plus d’un fort paternalisme plus ou moins agressif qu’on retrouvait partout dans le monde dans ces situations. J’y reviendrai samedi prochain.
Les pensionnats ont été inspirés des travaux d’Egerton Ryerson, un des fondateurs du système d’éducation publique au Canada au XIXe siècle. Il a visité des pays européens et est allé chercher ce qui était le plus avancé à l’époque.
Les pensionnats auraient pu être mieux financés. La nourriture aurait pu être de meilleure qualité. Cependant, rappelons-nous que ces enfants avaient quitté un monde où la famine frappait régulièrement depuis toujours[7].
Leurs parents ne pouvaient ou ne voulaient pas faire pression dans le cadre d’un système parlementaire pour avoir une meilleure part des ressources, comme cela se fait pour d’autres groupes de la société. Les leaders autochtones négociaient tant bien que mal des ressources pour les réserves indiennes.
La vérité, pour vrai
Il serait temps de se tourner vers une approche plus équilibrée et une lecture moins anachronique. Ne pas reconnaître les intentions louables dans le contexte de l’époque et les bonnes actions posées crée une fermeture de l’esprit et empêche une véritable réconciliation. Il faudra aussi avoir le goût de travailler ensemble, car les défis restent nombreux pour les communautés autochtones.
En fait, les pensionnats n’ont pas produit que des vies brisées, ils ont aussi ouvert des possibilités nouvelles pour au moins une partie de ces jeunes enfants.
Contrairement aux faussetés qu’on lit actuellement, la pratique du sport y était souvent encouragée, celle du hockey par exemple; certains joueurs ont fait leur chemin jusqu’à la Ligne nationale. Des femmes sont devenues pilotes d’avion, des Autochtones sont devenus avocats, médecins ou ingénieurs. Il faudrait aussi faire leur histoire.
À lire aussi: Autochtones, Premières Nations, Amérindiens: mieux s’y retrouver
Mary Simon, gouverneure générale et commandante en chef des Forces armées du Canada, pourrait intervenir sur cette question; elle a été elle-même une élève des pensionnats.
Mais pour d’autres enfants autochtones, il faut admettre que les pensionnats ont produit une désorientation profonde, le contraste était trop grand avec leur milieu de naissance.
Samedi prochain, nous examinerons les origines de ce problème civilisationnel et les conséquences politiques que nous pouvons en tirer.
[1] Voir aussi les arguments et interventions dans ce sens rapportés dans le Rapport provisoire de Mme Kimberly Murray, interlocutrice spéciale indépendante (nommée par le gouvernement fédéral) déposé à la Commission vérité et réconciliation, p. 110 et ss.
[2] L’historien et professeur émérite Jacques Rouillard rend bien compte de cet emballement dans une intervention récente dans Le Devoir, Le «génocide» des Autochtones.
[3] Commission de vérité et réconciliation du Canada, Encyclopédie canadienne.
[4] Institut de la statistique du Québec - Rétrospective du 20e siècle.
[5] Annales de démographie historique 1996 - Différentiations spatiales et ethniques de la mortalité infantile 1885-1971, p. 274.
[6] C2C Journal, 27 novembre 2020, article: « Sir John A. Macdonald Saved More Native Lives Than Any Other Prime Minister ». Voir le chapitre: «Smallpox Vaccination».
[7] Statistiques Canada, Recensements du Canada 1665-1871, Autochtones, Commentaires.













