À la recherche du conquistador Hernán Cortés

Reportage

Le palais de Hernán Cortés à Cuernavaca dans l’État de Morelos, au Mexique. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

Lundi le 24 avril 2023, à 10:00

Il est le personnage le plus déterminant de l’histoire du Mexique, mais le conquistador Hernán Cortés est absent du patrimoine mémoriel dans ce pays. À l’origine de ce phénomène: un profond traumatisme. Reportage.

 

«Cortés, on ne l’aime pas», me confie le gardien Carlos Alba au premier étage du palais de Cortés, dans une salle de musée consacrée aux cultures précolombiennes.

 

Un palais mythique

 

À la mi-avril, je me rends depuis Mexico à Cuernavaca, dans l’État de Morelos non loin de la mégalopole, pour visiter le mythique palais de Hernán Cortés. Fermé en 2017 en raison d’un séisme ayant ébranlé les fondations de plusieurs constructions dans la région, le palais achevé en 1528 vient tout juste de rouvrir ses portes.

 

Il faisait longtemps que je voulais visiter ce fameux palais mélangeant les genres gothique et mudéjar, l’histoire du Mexique exerçant sur moi une grande fascination (voir mon livre Un Québécois à Mexico).

 

Je rappelle qu’on doit à Cortés la chute de l’Empire aztèque – rien de moins –, ayant réussi à liguer contre lui plusieurs de ses ennemis jurés.

 

Portrait de Cortés au Museo del Prado à Madrid.

 

Quelques années seulement après la découverte de Christophe Colomb en 1492, les Espagnols commencent à édifier la Nouvelle-Espagne. Après avoir fondé l’île d’Hispaniola (aujourd’hui Haïti et République dominicaine) et installé des hommes à La Havane, la Couronne espagnole envoie Cortés conquérir les terres plus à l’ouest.

 

Le 10 février 1519, Cortés débarque sur la côte du Mexique depuis Cuba avec 10 navires, 400 soldats, 16 chevaux et une poignée de canons. Des milliers d’Autochtones sont fascinés par la cavalerie et la technologie de leurs adversaires que certains d'entre eux prennent pour des dieux. Le conquistador réussira à faire tomber les Aztèques avec l'aide des tribus hostiles au pouvoir impérial.

 

Une absence qui en dit long

 

Premier constat à mon arrivée sur les lieux: sur la grande place devant le palais, ce n’est pas un bronze de Cortés que les touristes photographient, mais une statue de l’ancien gouverneur de l’État, Carlos Pacheco (1839-1891), un militaire reconnu pour ses faits d’armes et ses idées libérales.

 

Le palais de Cortés à Cuernavaca. 

 

Pacheco est un homme important de l’histoire du Mexique, mais il n’y a aucune comparaison entre son legs et celui de l’intrépide Cortés. Comment est-ce possible?

 

À Mexico, ville que le conquistador a tout de même refondée après sa victoire, aucun monument ne célèbre la mémoire de Cortés. À l’exception d’une plaque commémorative ancrée dans la paroi de la mairie de l’agréable et coloré arrondissement Coyoacán – plaque indiquant que se trouvaient là autrefois ses quartiers généraux –, rien.

 

Non loin, un restaurant chic porte le nom du conquistador honni. Dans le centro histórico de Mexico, une maison Cortés, qui est loin d’être un lieu de pèlerinage pour ceux et celles qui voudraient se souvenir de lui.

 

Entre malaise et déni

 

Pour les étrangers, cette absence est frappante, mais pour les Mexicains, elle est naturelle, car Cortés incarne un important traumatisme dans l’imaginaire collectif, en quelque sorte le «viol» de la nation précolombienne, du moins dans la perspective d’Octavio Paz, célèbre intellectuel.

 

La Malinche, compagne et interprète de Cortés, une Amérindienne qui donnera naissance au premier enfant métis de la nation nouvelle – elle est aussi symboliquement la mère du Mexique moderne –, incarne quant à elle la trahison et une paradoxale xénophilie bien ancrée au Mexique.

 

«Hernán Cortés est évidemment un personnage très important de notre histoire, mais il s’est développé un grand tabou autour de lui parce que nous sommes aussi tributaires des Aztèques et il est responsable de leur chute. […] Il y a un certain refus d’une partie de notre héritage culturel», m’explique à la sortie du palais Irene Martínez Hernández, guide touristique accréditée dans l’État de Morelos.

 

À Mexico, le seul et unique monument faisant allusion à Cortés est le Monument hommage au métissage qui le représente, dans un beau grand parc négligé de Coyoacán, avec La Malinche et leur fils, Martin Cortés. La statue de ce dernier a été mystérieusement retirée en 2013, et personne ne sait maintenant où elle se trouve. Simple vol?

 

Le Monument au métissage avant le vol de la représentation de Martin Cortés, en 2013.

 

Seulement cinq des 25 salles du palais-musée sont accessibles depuis sa réouverture et parmi celles encore fermées, bien sûr: la pièce consacrée à Cortés. La priorité a-t-elle été accordée aux peuples autochtones en fonction du politiquement correct en vogue?

 

Le poids du mouvement décolonial

 

En Amérique latine comme en Amérique du Nord, ces dernières années, le mouvement décolonial a amplifié le sentiment antioccidental et par le fait même, le rejet d’une grande partie de l’histoire des Amériques et de la réalité culturelle du continent.

 

En Amérique latine aussi, des statues ont été déboulonnées et sans surprise, Christophe Colomb est l’un des premiers concernés.

 

Au Mexique, ce phénomène se traduit par une relation conflictuelle avec l’Espagne – pourtant son deuxième partenaire économique après les États-Unis –, sentiment auquel participe l’actuel président mexicain, Andrés Manuel López Obrador.

 

En mars 2019, dans un élan plutôt revanchard et anachronique, ce président que l’on surnomme ici AMLO a demandé à l’Espagne de s’excuser pour les «abus» qu’elle a commis lors de la conquête. Sans effet.

 

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Signe de l’influence du courant décolonial dans le monde hispanophone, lors du dernier Congrès international de la Langue espagnole, des conférenciers ont proposé de débaptiser l’espagnol pour l’appeler hispanoamericano ou ñamericano dans le but de supprimer son caractère «colonial».

 

Pour Irene Martínez Hernández, cette espèce de révisionnisme a effectivement pour effet de «nier la réalité biculturelle de ce pays. […] L’Espagne est aussi très belle. Il faut accepter ce qui a eu lieu».