Notre correspondant spécial à Istanbul, Frédéric Têtu, revient sur le résultat des élections en Turquie qui ont reconduit au pouvoir le candidat islamo-conservateur, Recep Tayyip Erdogan, sur fond de débat sur les réfugiés syriens.
Un peu plus d'une semaine après le second tour des élections présidentielles en Turquie, le 28 mai dernier, le président Erdogan a tenu ce 6 juin la première réunion de son Conseil des ministres.
Malgré l'immense déception des partisans de l'opposition et un résultat relativement serré, la dernière semaine n'a pas donné lieu à des désordres ou à de l'instabilité. Tous s'inclinent devant le résultat du vote.
La poussière étant retombée, il est maintenant permis de faire une analyse de ces élections historiques.
Lors du premier tour de l'élection présidentielle, tenu le 14 mai, se tenaient aussi des élections visant à renouveler les 600 députés du Parlement.
Des sondages favorables permettaient à la coalition de l'opposition d'espérer non seulement gagner la majorité au Parlement, mais aussi les 360 députés requis pour initier des référendums. On se prenait même à rêver de recueillir les 400 députés requis pour amender la Constitution.
Il n'en fut rien. Avec ses alliés ultra-nationalistes du MHP, l'AKP du président Erdogan, avec 313 députés, a conservé une courte majorité au Parlement.
Un nationalisme coriace
L’élément le plus remarquable lors de ces élections parlementaires fut la force des divers partis nationalistes. Autant le parti islamo-conservateur d'Erdogan que le principal parti d'opposition, le social-démocrate CHP, ont perdu des plumes tout en demeurant les deux principales formations politiques du pays.
En revanche, tous les partis nationalistes ont dépassé ou à tout le moins égalé les prédictions des sondages. Que ce soit le YSGP, qui portait les revendications de la minorité kurde, le IYIP, parti ultra nationaliste allié à la coalition d'opposition, le MHP, parti ultra nationaliste allié aux troupes d'Edogan, ou d'autres formations plus marginales, tous les partis nationalistes ont fait le plein de votes.
En ce qui concerne les réfugiés syriens, un nationaliste turc n'y voit pas des musulmans, mais des Arabes qui ne partagent pas l'ethnicité turque et qui ne peuvent donc pas s'intégrer authentiquement à la nation.
-Frédéric Têtu, chroniqueur et globe-trotter
Cette fièvre nationaliste fut aussi reflétée par l'étonnante performance de Sinan Ogan lors du premier tour de l'élection présidentielle. Sorti de nulle part et ayant annoncé sa candidature à la dernière minute, Ogan prit tout le monde par surprise en engrangeant un surprenant 5,2% des suffrages.
Le principal cheval de bataille d'Ogan était la question des quelque quatre millions de réfugiés syriens, qu'il proposait de renvoyer chez eux au moyen de catapultes... La différence entre les deux principaux candidats à la présidentielle étant de 4,5% au premier tour, Ogan devenait ainsi le faiseur de rois.
Islamo-conservatisme vs nationalisme
Afin de mettre en perspective les résultats de ces élections, il est important de comprendre la différence entre islamo-conservatisme et nationalisme dans le contexte politique de la Turquie. Deux sujets permettent de bien mettre en lumière cette différence: la question des réfugiés syriens et la question kurde.
Pour un islamo-conservateur comme Erdogan, les réfugiés syriens et les Kurdes sont d'abord et avant tout des musulmans, donc des frères. Comme premier ministre, Erdogan a permis l'ouverture d'une chaîne de télévision de langue kurde, ce qui aurait été impensable auparavant, et au début de sa carrière politique, il a montré des signes d'ouverture envers les revendications identitaires kurdes.
Dans le cas des réfugiés syriens, le régime Erdogan les a non seulement accueillis, mais il a même jonglé un temps, il y a une dizaine d'années, avec l'idée de tous leur accorder la nationalité turque.
Pour un nationaliste turc en revanche, les Kurdes sont plutôt perçus comme un ennemi de l'intérieur et une menace pour l'unité et l'homogénéité de la nation.
De manière très explicite, la victoire d'Erdogan marque la victoire du nationalisme sur le globalisme.
-Frédéric Têtu
Les Kurdes qui revendiquent un statut particulier sont des traîtres qu'on associe sans vergogne au terrorisme du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, une organisation révolutionnaire marxiste qui s'est engagée depuis 1984 dans une lutte armée contre le gouvernement kurde et qui a déjà eu recours au terrorisme.
En ce qui concerne les réfugiés syriens, un nationaliste turc n'y voit pas des musulmans, mais des Arabes qui ne partagent pas l'ethnicité turque et qui ne peuvent donc pas s'intégrer authentiquement à la nation.
Si nous revenons au second tour de l'élection présidentielle, le thème de Sinan Ogan, les réfugiés syriens, a dominé les deux semaines de l'entre-deux tour. Sur ces enjeux toutefois, le président Erdogan s'est montré beaucoup plus modéré que son adversaire social-démocrate, Kemal Kiliçdaroglu.
La question des réfugiés déterminante
Alors qu’Erdogan s’est engagé à créer en Syrie les conditions qui permettraient au cours des prochaines années de ramener en Syrie un million de réfugiés, Kiliçdaroglu a promis de renvoyer les quatre millions de réfugiés «chez eux» d'ici deux ans.
Économiquement parlant, Erdogan inspire donc toujours une certaine confiance.
-Frédéric Têtu
Attaquant le gouvernement Erdogan, Kiliçdaroglu a martelé: «Ils [Erdogan et son parti, ndlr] ont transformé la Turquie en dépôt de migrants, nous le laisserons jamais la Turquie devenir un dépôt de migrants». On comprendra que le mot turc traduit ici par «dépôt» pourrait aussi être traduit par «dépotoir».
Il ne s'agissait pas là d’un tournant à 180 degrés pour Kiliçdaroglu. Pour le dire simplement, les gauchistes de tout acabit, en Turquie, ont généralement peu de sympathie pour les réfugiés syriens. Ils les perçoivent comme une main-d'œuvre au rabais qui fait baisser les salaires des travailleurs turcs et augmenter le prix des loyers.
Une gauche laïque…et «xénophobe»?
Aussi – et il s'agit d'un secret de la politique turque voire d’un tabou –, les progressistes ont ici ont tendance à être des laïcistes résolus qui ne voient pas d'un bon œil l'arrivée de ces millions de réfugiés qui sont généralement des musulmans pratiquants qui font beaucoup d'enfants.
Durant l'entre-deux tours, Sinan Ogan a appuyé Recep Tayyip Erdogan, les autorités du parti d'Ogan ont appuyé Kemal Kiliçdaroglu, et le vote d'Ogan s'est divisé en deux de part et d'autre, ce qui a permis à Erdogan d'obtenir 52,2% des suffrages contre 47,8% pour Kiliçdaroglu.
Cette victoire d'Erdogan peut paraître surprenante étant donné la crise inflationniste qui secoue le pays depuis maintenant cinq ans et certaines lacunes de l'État révélées par les terribles séismes qui ont secoué le sud-est du pays depuis février dernier.
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Mais il faut mettre les choses en contexte. Sur le plan économique, tout n'est pas sombre en Turquie. L'année dernière, le pays a enregistré une croissance de 5,6%, soit une des plus élevées parmi les pays du G20.
Durant le premier trimestre de 2023, et ce malgré l'impact négatif des tremblements de terre, la croissance fut d'un peu plus de 4% sur une base annuelle, et le taux de chômage est passé sous la barre des 10%, une première depuis plusieurs décennies.
Si les dernières années ont été très difficiles, on peut aussi rappeler que lors des dix premières années du régime Erdogan, le PIB par habitant a plus que triplé, une performance phénoménale. Économiquement parlant, Erdogan inspire donc toujours une certaine confiance.
Sur le plan politique, il faut rappeler que le dernier siècle de la Turquie fut marqué par une série de crises politiques et de coups d'État. Sous la tutelle d'Erdogan, et ce malgré certains soubresauts assez dramatiques, la Turquie a connu les vingt années les plus stables de son histoire. Erdogan est donc perçu par plusieurs en Turquie comme une valeur refuge.
Une victoire de l’Orient sur l’Occident
De manière générale, la victoire d'Erdogan marque la victoire de la Turquie asiatique sur la Turquie européenne. Un coup d'œil sur la carte électorale le montre de manière frappante: hormis le sud-est, où elle a profité de l'appui massif des Kurdes, l'opposition l'a emporté uniquement dans les provinces longeant le littoral méditerranéen et dans les deux plus grandes villes du pays, Istanbul et Ankara. Le reste du pays est allé à Erdogan.
Kiliçdaroglu s'était engagé à tourner la Turquie vers l'Europe et à réactiver les pourparlers visant à faire de la Turquie un membre à part entière de l'Union européenne. C'est exactement la voie qu'avait adoptée Erdogan en 2001 et qui avait mené à sa première victoire, en 2002.
Mais plus de 20 ans se sont écoulés depuis et la Turquie est rendue ailleurs. Vue d'ici, l'Europe a perdu de son lustre et ne représente plus l'eldorado d'antan. Si Erdogan a gagné en 2002, Kiliçdaroglu et le rêve européen ont perdu en 2023.
De manière très explicite, la victoire d'Erdogan marque la victoire du nationalisme sur le globalisme. Erdogan a même surnommé Ikrem Imamoglu, le maire d'Istanbul qui est la figure la plus populaire du parti de Kiliçdaroglu, le «fils de Soros».
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Tout au long de la campagne, Erdogan a accusé Kiliçdaroglu de vouloir mettre la Turquie à genoux devant les puissances occidentales. La Turquie d'Erdogan se veut un pays fier qui aspire à se déployer comme une puissance régionale et qui n'est inféodé à personne.
Lors de son discours de victoire, Erdogan a appelé les Turcs à l'unité et à célébrer la démocratie turque. Mais il a aussi mis la table pour les importantes élections municipales de l'année prochaine lors desquelles il espère reconquérir les mairies d'Istanbul et d'Ankara.
Sa ligne est simple, les gens du CHP sont «des LGBT qui négocient avec les terroristes du PKK». Les paris sont ouverts à savoir si le parti d'Erdogan parviendra à reprendre la mairie de ces villes, mais si ce devait être le cas, le dernier des contre-pouvoirs aurait alors disparu en Turquie et Erdogan deviendrait, dans les faits, un nouveau sultan.












