La Turquie se prépare à des élections historiques et déterminantes

L'ambassadrice de Turquie au Koweït, Tuba Nur Sonmez, vote par anticipation aux élections présidentielles à l'ambassade de Turquie à Koweït, le 5 mai 2023. Photo: YASSER AL-ZAYYAT pour l’AFP.

Mardi le 9 mai 2023, à 17:30

Le 14 mai prochain se tiendront des élections présidentielles et parlementaires en Turquie. Lors de ce vote historique, le président sortant, Recep Tayyip Erdogan, jouera son destin politique. La correspondance spéciale de Frédéric Têtu à Istanbul.

 

Autant il est devenu difficile de dissocier la Turquie de celui qui la dirige depuis plus de 20 ans, autant il semble que les étoiles soient alignées pour que l'opposition parvienne à le détrôner.

 

2023 est une année particulière pour la Turquie, car elle marquera le centième anniversaire de la République turque, fondée par le mythique Mustafa Kemal Atatürk, le 29 octobre 1923.

 

Au cours des 100 dernières années, la scène politique turque a été tourmentée et marquée par de multiples coups d'État opérés par une institution militaire cherchant à préserver l'héritage du président fondateur.

 

Tout au long du XXe siècle, les conservateurs musulmans et la minorité kurde ont cherché une reconnaissance publique difficile à obtenir au sein du carcan férocement laïciste et nationaliste instauré par Atatürk. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'action du président Erdogan, celui qui veut compléter la refondation de la Turquie.

 

Un destin nommé Erdogan

 

Né en 1954 dans une famille très pratiquante, Erdogan a grandi dans un quartier pauvre d'Istanbul. Adolescent, il rêvait de devenir un joueur de soccer professionnel, mais rapidement la politique, son autre passion, devint la cible de ses ambitions.

 

Début vingtaine, il devint rapidement une étoile montante au sein de la mouvance islamiste turque. Déjà à cette époque, Erdogan se distinguait parmi les islamistes par sa volonté de doter cette mouvance d'une doctrine et d'une image compatibles avec la modernité, et donc acceptable aux yeux de la portion laïque de l'électorat turc.

 

À la surprise générale, Erdogan devint maire d'Istanbul en 1994. À la tête de la plus grande ville de Turquie, celui dont on se moquait avant son élection se révéla un administrateur compétent et pragmatique en parvenant à régler les problèmes de l'approvisionnement en eau potable et de la collecte des ordures tout en gérant de manière serrée les finances de la ville.

 

Le coup d'État de 1997 aurait pu couper court la carrière politique d'Erdogan. Le parti qu'il représentait fut dissous. Pis encore, Erdogan fut condamné à 10 mois de prison et banni de la vie politique. Plutôt que de se laisser abattre, Erdogan se réinventa. 

 

 

 

Les deux blocs qui fracturent l’électorat turc se méfient l’un de l’autre et quoiqu’il advienne, les lendemains des prochaines élections donneront lieu à une situation politique délicate à gérer, peu importe le vainqueur.

 

-Frédéric Têtu, chroniqueur et globe-trotter

 

 

Au début des années 2000, la classe politique turque dans son ensemble était dans un état de profond délabrement. Les scandales de corruption avaient éclaboussé tous les partis de pouvoir, l'économie turque était à l'agonie avec une inflation avoisinant les 100%, et l'État turc avait fait montre de sa complète incompétence à la suite du séisme de 1999 qui a fait près de 20 000 morts dans les environs d'Istanbul. 

 

C'est dans ce contexte qu'Erdogan se dissocia de ses anciens mentors et fonda son propre parti politique, l'AK Parti (ou Parti de la justice et du développement). En turc, les lettres AK sonnent comme un mot signifiant «propre» ou «immaculé».

 

Déjouant tous les pronostics, le nouveau parti d’Erdogan remporta haut la main les élections de 2002. Le gouvernement de l'AKP leva l'interdiction de vie politique qui frappait Erdogan depuis 1997, ce dernier put se faire élire lors d’une élection partielle en 2003, et devenir ainsi premier ministre de la Turquie.

 

Nouveauté pour un parti à coloration islamiste, à ses débuts, l'AKP avait comme priorité la promotion de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. À cet effet, le premier gouvernement Erdogan opéra une série de réformes visant à libéraliser la Turquie tant sur le plan économique que politique.

 

Profitant aussi des mesures d'austérité sévères imposées par le FMI au tournant des années 2000, la Turquie connut une croissance économique exceptionnelle lors de la première décennie du nouveau millénaire, le PIB par habitant passant de 3500 dollars US à plus de 10 000 dollars US. Cela valut à la Turquie le surnom du  «plus émergé des pays émergents».

 

Les choses commencèrent toutefois à se compliquer pour Erdogan et son gouvernement. En 2008, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel s'opposèrent publiquement à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne comme membre à part entière (on parle depuis d'accorder à la Turquie un statut particulier).

 

Le tournant autoritaire

À la suite de ce camouflet, le gouvernement Erdogan opéra un tournant autoritaire, notamment en ce qui concerne la liberté d'expression et de presse qui fut considérablement restreinte. À la même époque, la crise financière mondiale eut pour effet de ralentir la croissance économique de la Turquie.

 

C'est en 2013, dans le sillage des manifestations du parc Gezi, que devint bien visible le virage autoritaire du gouvernement Erdogan. Ce qui débuta par un petit sit-in pour protester contre un projet de réaménagement urbain dans un quartier d’Istanbul se transforma en un massif mouvement de manifestations à la grandeur du pays en réaction à la réponse policière jugée brutale.

 

Une société divisée

 

Il devint alors évident que la population turque était fracturée en deux blocs très polarisés: d'un côté, les laïcs modernistes tournés vers l'Europe, et de l'autre, les conservateurs nationalistes inspirés par la nostalgie des beaux jours de l'Empire ottoman. Pour le dire simplement, d'un côté, ceux qui détestent le président Erdogan, et de l'autre, ceux qui l'adulent. 

 

Les tensions ont atteint leur paroxysme en juillet 2016 à l'occasion d'un coup d'État contre Erdogan et son gouvernement. Grâce à un appui populaire indéniable et au soutien d'une partie de l'armée, Erdogan survécut au putsch. Il en profita pour organiser un référendum en 2017 qui transforma la Turquie en un régime présidentiel qui confère de vastes pouvoirs discrétionnaires au détenteur du pouvoir exécutif.

 

En 2018, Erdogan fut élu à la tête de ce nouveau régime. Aux yeux de l'opposition, Erdogan paraissait alors imbattable. Mais les appuis de l'AKP s’étaient quelque peu érodés et pour conserver le pouvoir, Erdogan dut s'allier à un autre parti, l'ultra-nationaliste MHP. 

 

Cette érosion des appuis de l'AKP est devenue bien concrète lors des élections municipales de 2019, lors desquelles le principal parti d'opposition, le CHP fondé par Atatürk, remporta les mairies des principales villes de Turquie, dont Istanbul, Izmir et la capitale Ankara.

 

Deux leçons à tirer

 

Ces victoires furent pour une bonne part rendues possibles par deux importantes leçons tirées par les partis d'opposition durant les deux décennies de gouvernement Erdogan. 

 

La première leçon est que l'opposition doit s'unir à des moments stratégiques face à la coalition AKP-MHP. C'est ce qu'elle est parvenue à faire en 2023 en se rangeant massivement derrière un seul et même candidat à la présidentielle, Kemal Kiliçdaroglu, chef du principal parti d'opposition, le CHP. C’est un haut fait puisque les partis coalisés ont des idéologies très disparates, allant de la droite nationaliste à la gauche marxiste. Quelques partis d'opposition ont décidé de faire bande à part, mais ils sont marginaux.

 

La deuxième leçon est que les partis qui veulent renverser Erdogan doivent cesser de snober ouvertement (il n'y a pas d'autre mot) la base conservatrice de l'AKP et la base nationaliste de son allié, le MHP. Les élections sont généralement très serrées en Turquie et il est donc tout à fait contre-productif de s'aliéner près de 50% de la population par souci de se donner des allures de cosmopolitisme bon chic bon genre. 

 

Cette opposition unie, plus mature et plus humble que par le passé, jouit de quelques avantages conjoncturels qui lui permettent d'espérer la victoire tant pour l'élection présidentielle pour les élections parlementaires qui auront lieu le même jour.

 

Une économie fragilisée

 

D'une part, la situation économique de la Turquie s'est dégradée depuis huit ans, en partie à cause de l'instabilité politique qui a fait chuter les investissements étrangers. Chemin faisant, la lire turque a perdu près de 90% de sa valeur au cours des dernières années et le pays a été touché par une inflation galopante dépassant les 100% en 2022.

 

Un autre facteur favorisant l'opposition en 2023 est le traumatisme causé par les violents tremblements de terre qui ont frappé le sud-est du pays en février dernier.

 

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Aucun pays ne serait préparé à une telle catastrophe, mais elle a mis en lumière le fait que les gouvernements Erdogan successifs ont omis de faire respecter les règles strictes qui avaient été ajoutées au code du bâtiment suivant le tremblement de terre de 1999. Ainsi, plusieurs des bâtiments qui se sont écroulés le 6 février dernier étaient de construction récente.

 

Un «Gandhi de Turquie» comme adversaire

 

Des doutes subsistent quant à la personne du candidat de l'opposition, Kemal Kiliçdaroglu. Provenant d'un milieu modeste, économiste de formation et fonctionnaire de carrière, il n'a pas le charisme d’autres politiciens qui ont été considérés comme candidats potentiels, en particulier les populaires maires d'Istanbul et d'Ankara, Ikrem Imamoglu et Mansur Yavaş.

 

Toutefois, Iliçdaroglu, qu'on surnomme le «Gandhi de Turquie» en raison de sa ressemblance physique avec Mahatma Ghandi, incarne une antithèse à la personne d'Erdogan qui pourrait plaire à la partie de l'électorat fatiguée par 20 années de gouvernance hyperactive.

 

Deux visions du monde 

 

La présidentielle du 14 mai prochain impose carrément à l'électorat turc un choix entre deux régimes politiques bien distincts.

 

Avec son slogan «Pour un siècle turc: le bon moment, le bon homme», Erdogan propose un agenda ambitieux qui vise à faire de la Turquie une puissance prospère et régionale, crainte autant que respectée par ses partenaires. Évidemment, cette grandeur étatique doit s'incarner dans la puissance du patriarche qui en est à la tête.

 

À l'inverse, le principal slogan d'Iliçdaroglu est «Je serai le président de 85 millions de Turcs», ce qui suggère une gouvernance basée sur la collégialité et l'inclusion. Sur les affiches électorales, Iliçdaroglu apparaît entouré des bonzes de son parti ou de gens ordinaires alors qu'Erdogan apparaît le plus souvent seul (bien seul, pourraient penser certains, et il est difficile d'ailleurs d'identifier qui pourrait lui succéder à la tête de son propre parti, le cas échéant).

 

Le principal engagement électoral de la coalition d'opposition est d'amender la constitution afin de revenir à un système parlementaire, semblable à celui en place jusqu'en 2017. On promet aussi de faire davantage de place à des valeurs libérales comme la liberté d'expression, en particulier dans les médias. 

  

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Les sondages laissent présager que les partis d'opposition gagneront une majorité des 600 sièges au Parlement et que leur candidat à la présidentielle l'emportera aussi, probablement au deuxième tour (la présence de deux candidats marginaux, dans le contexte d'une élection serrée, rend peu probable une victoire pour qui que ce soit au premier tour).

 

Ce deuxième tour aura lieu le 28 mai prochain. Mais les sondages ne sont pas très fiables en Turquie et après 20 ans de gouvernance Erdogan, personne n'ose le donner vaincu avant le dévoilement des résultats.

 

En cas de victoire, les partis d'opposition sauront-ils demeurer suffisamment unis pour mettre en œuvre l'agenda qu'ils proposent? Cela est loin d'être certain.

 

Le clan Erdogan, en cas de défaite, accepterait-il une transition sereine? Cela reste à voir. Les deux blocs qui fracturent l'électorat turc se méfient l'un de l'autre et quoiqu'il advienne, les lendemains des prochaines élections donneront lieu à une situation politique délicate à gérer, peu importe le vainqueur.